Regards philatéliques sur la Joconde Autres spécialités, Thématiques

Une

011

En dépit de ses cinq cents ans, l’œuvre de Léonard de Vinci 1 se retrouve régulièrement sous les feux de l’actualité artistique : en 2012, on lui a trouvé par deux fois une sœur, grande ou petite, voire des jumelles ! Chaque année ajoute aussi des titres à la liste déjà longue des ouvrages qui lui sont consacrés.

022

033

 La Joconde, ou Portrait de Mona Lisa, est un tableau réalisé entre 1503 et 1506 par Léonard de Vinci. Il représente un buste, très probablement celui de la Florentine Mona Lisa del Giocondo 2. Cette peinture à l’huile sur panneau de bois de peuplier de 77 x 53 cm est exposée au musée du Louvre à Paris dont elle est la pièce phare 3. C’est l’un des rares tableaux attribué de façon certaine au peintre italien mort à Amboise en 1519.

Ce portrait est devenu célèbre d’abord parce que, dès sa réalisation, de nombreux peintres l’ont pris pour référence : il constitue alors l’aboutissement des recherches du XVe siècle sur la représentation d’un modèle. Par la suite, à l’époque romantique, les artistes ont été fascinés par l’énigme du personnage, contribuant à développer le mythe qui l’entoure et faisant de cette peinture l’une des œuvres d’art les plus connues au monde, si ce n’est la plus connue. Au XXIe siècle, elle est passée au rang d’objet d’art le plus visité de la planète, juste devant le diamant Hope. Au musée du Louvre, la Joconde bénéficie depuis mars 2005 d’une salle rénovée et spécialement aménagée pour la recevoir, la salle des États. Sa mise en valeur et sa protection sous vitre blindée ont été cofinancées par une chaîne de télévision japonaise.

044

05a5a

05b5b

En 2012, la Joconde est, par deux fois, venue défrayer la chronique avec la publicité faite à deux importants tableaux. L’un se trouvait depuis 1819 au Musée du Prado à Madrid 4 mais n’a été authentifié qu’il y a peu, après qu’un nettoyage méticuleux a fait réapparaître le paysage du fond 5a, 5b et a permis d’établir qu’il s’agissait d’une copie. Non pas d’une copie quelconque mais d’un tableau présentant la particularité d’avoir été réalisé dans l’atelier du Maître en même temps que l’original, sans doute par l’un de ses plus proches élèves. Réalisée sur bois de noyer, la Joconde de Madrid est d’un format très semblable à sa sœur du Louvre : 76 x 57 cm.

Le battage pour l’autre tableau remonte au mois de septembre dernier avec la présentation très médiatisée de la Mona Lisa d’Isleworth. Découvert en 1913 par un collectionneur, Hugh Blaker, dans un manoir de l’ouest de l’Angleterre, il avait été transféré près de Londres dans le quartier d’Isleworth, dont il a pris le nom. Après avoir changé de mains plusieurs fois et passé quarante ans dans un coffre d’une banque suisse, il est à présent propriété de la Mona Lisa Foundation basée à Zürich, émanation d’un consortium emmené par David Feldman, bien connu des collectionneurs et des philatélistes.

066

Pour cette Fondation, l’attribution à Léonard ne fait pas de doute. Il s’agirait d’une version antérieure d’une dizaine d’années de la Joconde du Louvre, présentant la même femme plus jeune de dix ans 6. Des différences marquantes distinguent cependant les deux peintures : si la posture du modèle et ses vêtements sont similaires, la dernière huile découverte est plus grande, ses couleurs sont plus vives, elle a été peinte sur toile et non sur bois – qui était pourtant le support préféré de Léonard. Les spécialistes sont donc partagés. Devant les interrogations de certains spécialistes, on peut penser que l’on n’a pas fini d’en entendre parler.

077

Une œuvre aussi considérable a naturellement suscité une bibliographie exceptionnellement importante. Le meilleur y côtoie le pire. La complexité du tableau a inspiré des interprétations les plus variées. A côté de l’histoire de l’art, de la science, de la psychanalyse, de la vulgarisation, l’ésotérisme s’en est aussi emparé. Paru dans la foulée du Da Vinci Code 7, succès mondial tiré à 85 millions d’exemplaire avec une couverture illustrée avec Mona Lisa, le dernier du genre s’intitule Isis, la Joconde révélée (Editions Maxiness). Pour Thierry Gallier, auteur de l’ouvrage, le visage serait en fait un portrait scindé en deux parties : d’un côté Lisa à 20 ans, de l’autre la même à 30 ans, preuve selon lui que Léonard n’a pas voulu faire le portrait d’une personne mais … celui de la déesse égyptienne Isis, épouse d’Osiris…

La notoriété de l’œuvre de Léonard de Vinci explique le nombre de reproductions de son tableau par les différentes Postes du monde. Michel Wagner, plasticien et philatéliste, en dénombre près de cinquante mais n’est sans doute pas exhaustif, d’autant que son chiffre ne prend pas en compte les entiers postaux. Cette évaluation ne doit cependant pas faire illusion, tant sont variables l’intérêt thématique et la qualité des différentes vignettes postales (ou prétendues telles). Pour permettre au philatéliste de s’y retrouver, essayons de trier dans cet ensemble disparate.

Emissions montrant l’intégralité du tableau

Nous mettrons à part les vignettes prohibées par la Fédération internationale de philatélie (FIP) évoquées plus loin. Si l’on s’en tient aux timbres-poste émis licitement sur la Joconde, on s’aperçoit que le collectionneur souhaitant présenter une reproduction intégrale de Mona Lisa dans une exposition philatélique officielle n’a en réalité qu’un choix restreint. En dépit de l’abondance apparente de la production mondiale sur le sujet. Trop peu d’émissions présentent en effet un cadrage d’ensemble correct et une fidélité des couleurs satisfaisantes. Parmi les exceptions, retenons :

088

Guinée Bissau, 2007 8

099

1010

Guinée équatoriale,1974 9 et 10

1111

Guyana, 1993 11

1212

Mali 1969, YT PA 80 12

1313

Moldavie, 2002, bloc-feuillet 29 avec un autoportrait du Maître 13.

Des reproductions philatéliques inégalement fidèles

Dans certaines émissions, la qualité d’impression laisse, hélas, plus ou moins à désirer. Par exemple :

1414

Bulgarie, 1980, yt 93 14

1515

France, avec le timbre autocollant issu du carnet «Chef-d’œuvre de la peinture »
qui ne donne pas le meilleur exemple de fidélité dans l’émission du 28 janvier 2008, yt 4135 15

1616

Hongrie 1974 16

1717

Hongrie 1975 17

1818

Yémen 1969 18

Au niveau technique, le tableau original du Louvre se caractérise par son flou, en italien sfumato, très difficile à rendre sur un timbre-poste, à moins d’un effort particulier de l’imprimerie. Le sfumato, qui signifie littéralement « enfumé » également traduisible par « évanescence », est un effet vaporeux, obtenu par la superposition de plusieurs couches de peinture extrêmement délicates qui donne au tableau des contours imprécis. Léonard de Vinci a notamment employé cette technique au niveau des yeux dans la mise en ombrage. Ce flou est en quelque sorte la « marque de fabrique » du peintre qui distingue l’œuvre originale de ses innombrables copies.

A la décharge des administrations postales, notons que sur les timbres, la fidélité aux teintes d’origine est également rendue très difficile par leur évolution au cours des siècles. Au fil du temps, les couleurs ont en effet fini par se mélanger en une sorte de grisaille, comme l’a récemment et très parfaitement mis en évidence une émission télévisée de France 5.

Quoi qu’il en soit, il nous semble que les émissions suivantes auraient pu être plus soignées :

19Bhoutan, 1972, yt 375 19

20Corée du Nord, 1986 20

21Paraguay, 1971 21

Emissions zoomant un détail du tableau

Des timbres ne s’attachent qu’à certains détails de l’œuvre. Avec la position des mains, l’expression du visage, les yeux et la bouche sont le plus souvent isolés .

22France : sur le pont joignant les timbres de la bande Louvre de 1993 22

23Grande-Bretagne, 2008 23

24Japon, 2011, local 24

Le sourire de La Joconde constitue à l’évidence l’élément le plus caractéristique du tableau. Il a le plus contribué au développement du mythe généré par l’œuvre. Ce sourire est comme suspendu, prêt à s’éteindre : quand on le fixe directement, il semble partir pour réapparaître lorsque la vue se porte sur d’autres parties du visage. Le jeu des ombres accentue l’ambiguïté qu’il produit.

Depuis des siècles, le visage énigmatique de Mona Lisa est source d’interrogations, de même que la personnalité réelle du personnage représenté.

Très majoritairement, les historiens s’accordent à considérer Lisa del Giocondo, née Lisa Maria Gherardini en mai 1479 à Florence (Toscane), épouse de Francesco di Bartolomeo di Zanobi del Giocondo avec qui elle eut trois enfants, comme le modèle du tableau dont le nom viendrait de Madonna (Ma dame, en français), abrégé en Mona, et Lisa, son premier prénom. Mais d’autres conjectures ont aussi été émises : on continue parfois à considérer le tableau de La Joconde comme un autoportrait travesti, ce qu’attesterait la superposition sur le portrait de Mona Lisa des calques des autoportraits du peintre présents dans ses carnets de croquis.

On s’est aussi basé sur une analogie : le visage de Mona Lisa serait superposable à celui de Catherine Sforza, princesse de Forli dans un portrait peint par Lorenzo di Credi. Mais ces deux points de vue sont restés minoritaires.

La charge symbolique du tableau est particulièrement remarquable. En italien, giocondo signifie « heureux, serein ». Léonard était sûrement conscient qu’il peignait non seulement le portrait d’une femme, mais aussi celui d’une expression. La Joconde constitue réellement le portrait de la sérénité idéale, comme la maternité épanouie de Mona Lisa del Giocondo qui venait de donner la vie à son troisième enfant lors de la réalisation de l’œuvre.

La toile présente d’ailleurs une caractéristique bien particulière : les cheveux du modèle, non pas attachés mais pendants, ce qui, à l’époque, n’était autorisé qu’aux femmes relevant de couche … ou aux prostituées. Des recherches récentes ont en outre établi que le sujet portait d’ailleurs le voile dont se couvraient les accouchées.

D’aucuns voient donc dans La Joconde l’expression de la féminité, voire de la maternité, car la jeune femme a l’air de tenir un enfant dans ses bras. Dans une analyse fouillée, Sigmund Freud attribue à « Caterina, la propre mère de Léonard … ce mystérieux sourire, un temps pour lui perdu, et qui le captiva si fort quand il le retrouva sur les lèvres de la dame florentine ».

Emissions d’une image recadrée avec parties manquantes

Beaucoup de reproductions philatéliques, en fait la majorité, souffrent d’un recadrage plus ou moins pertinent. Certes, le format original de l’œuvre 77 x 53 cm ne se prête pas à un rapport de réduction adaptable à celui d’un timbre. Mais la plupart des redécoupages conduisent à l’omission des détails du fond, d’importance non négligeable. Exemples:

25Allemagne, 1952 yt 34 sur carte maximum 25

26Gambie 1993 26

27Guinée, 1998, yt 1337 27

28Guinée Bissau, 2003, yt 1182 28

29Guyana,1993 29

30Irlande, 2000, yt 1238 30

31Macédoine, 2002, yt 246 31

32Sierra Leone, 2004, yt 3836 32

33Tchad, 1999 33

34Togo, 1972, yt 755 34

3535

On peut regretter ces recadrages dans la mesure où un examen attentif de l’arrière-plan de l’original montre un paysage montagneux également remarquable, bien visible sur la carte maximum allemande, à défaut de l’être sur le timbre. Deux sujets secondaires s’y détachent: un chemin sinueux et une rivière enjambée par un pont de pierre, seul élément architecturé de l’ensemble 35

3636

3737

3838

3939

Daniel Arasse, éminent historien de l’art, explique que ce pont peut être vu comme le symbole du temps qui passe. Pourquoi pas ? Mais chez Léonard de Vinci tout comme chez ses disciples, la présence du pont est récurrente. Réminiscence d’ingénieur ? C’est également possible. Ce génie universel a lui-même inspiré la construction du pont de la Sainte Trinité à Florence 36, édifié après sa mort à partir d’une des esquisses qu’il a réalisées. On lui doit également l’invention des ponts tournants, que commémore une maquette visible au château du Clos-Lucé à Amboise en Indre-et-Loire, ultime demeure du grand savant, aujourd’hui devenu musée 37. Un pont se retrouve aussi sur d’autres peintures inspirées par Léonard de Vinci à ses successeurs, comme par exemple Léda, huile sur panneau de bois, 112 x 86 cm réalisée vers 1505-1510, visible Galleria Borghese à Rome 38, 39.

L’observation minutieuse du fond révèle également une cassure de la ligne d’horizon, détail également très intéressant. La tête de Mona Lisa sépare le tableau en deux parties dans lesquelles l’horizon ne se trouve pas au même niveau : du côté droit du tableau, cette ligne semble plus élevée que du côté gauche. Selon Daniel Arasse ceci renforcerait le symbolisme féminin. Pour Thierry Gallier, cette dissymétrie participe à sa démonstration de l’Isis révélée.

Images détournées

Des timbres, bien qu’issus d’émissions officielles, n’ont gardé que des rapports lointains avec le chef-d’œuvre source de leur inspiration. Ils relèvent de la masse des représentations détournées qui ont fait florès dans la lignée des créations surréalistes des années 1920, notamment celles du peintre Marcel Duchamp. Ces images se veulent souvent une parodie et sont très nombreuses sur carte postale comme Serge Zeyons l’a montré dans ces colonnes. Deux exemples philatéliques issus de cette veine.

40Monténégro, 2006, yt 141 né de l’imagination du peintre Fernando Botero 40.

41Pologne, 2002 41

Vignettes abusives ou illégales

Terminons par les fabrications des pseudo-émetteurs pointées par la Fédération Internationale de philatélie qui les juge, tout comme la Fédération française des associations philatéliques (FFAP)indésirables dans les expositions qu’elles patronnent : pays du Golfe des années 1970, Etats issus de l’ex-URSS, îles écossaises, différents pays africains, etc. Il s’agit d’émissions abusives voire illégales sans aucune valeur d’affranchissement que les philatélistes avisés se gardent de prendre pour des timbres- poste, même s’ils peuvent être légitimement tentés par une relative qualité de reproduction et par l’intérêt de la vignette du point de vue de l’histoire de l’art.

Bien entendu, chacun collectionne ce qu’il veut, mais tant qu’à faire, autant le faire à bon escient. Parmi les plus fréquemment proposées sur le marché, mentionnons dans cette rubrique:

Arabie-Ras al Khaima, 1968

Arabie-Seyun, 1967

Ajman, 1970

Comores, 2004

Davaar, pseudo-émission écossaise

Granada-Cariacou

Liberia, 2003

Russie, 2011, pseudo-poste privée

Sao Tomé, 2004, 2005

Turkménistan, 1999, 2000

Michel Krempper

 

Regards philatéliques sur la Joconde
1 vote, 5.00 avg. rating (94% score)

Laisser un commentaire