Mulready Europe, Grande-Bretagne, Pays G-N

Une

William Mulready a donné son nom à des plis illustrés vendus port inclus, qui circulaient donc ensuite en franchise. Un ancêtre des entiers postaux en quelque sorte !…

En 1836, Rowland Hill commence à se battre pour obtenir la réforme du système postal britannique et l’établissement d’une poste uniforme à un penny.

L’élément de base de sa réforme est le prépaiement du port des lettres. La poste y gagnera un temps considérable, au départ comme à la distribution du courrier. C’est dans cet esprit qu’il propose le “timbre-poste” pour “affranchir” les objets confiés à la poste. Mais son projet favori, ce sont des enveloppes ou des feuilles timbrées, qui seraient vendues à la poste et qui circuleraient ensuite en franchise.

01Fig. 1 – Projet de lettre présenté par Siever au concours du Trésor en 1839 (vente Harmers).

Est-ce l’influence de ses écrits, ou l’idée est-elle dans l’air ? la plupart des projets présentés au concours du Trésor, en 1839, proposent des enveloppes ou des lettres (1, un des envois de Siever). Comme pour le timbre, Hill ne retiendra aucun de ces projets.

02Fig. 2 – Henry Cole, d’après une carte postale publiée par le National Postal Museum, Londres.
Henry Cole comme Roland Hill, est un grand serviteur de l’Etat. Il travaille d’abord au Record Office (Archives nationales). En 1838. avec l’accord de ses supérieurs, il devient secrétaire du Mercantile Committee, qui milite pour obtenir la réforme postale. En 839, il participe au concours du Trésor, où il remporte l’un des quatre prix attribués Il est tout désigné pour seconder Roland Hill, ce qu’il fait de 1839 à 1842. Plus tard, il sera l’un des organisateurs des grandes expositions internationales de Londres, surtout celle de 1851, qui connaît un immense succès. Il reçoit la Légion d’honneur en 1851 La reine le fait chevalier en 1875.

Ardent propagandiste de la culture, il veut profiter de ces productions pour “diffuser un goût pour les beaux-arts”. Occupé par la mise en œuvre de sa réforme, il confie à son assistant, Henry Cole (2), le problème des lettres et des enveloppes. Celui-ci commence donc par prendre contact avec Sir Martin Archer Shee, président de la Royal Academy, qui lui indique les noms d’illustrateurs susceptibles de lui dessiner les motifs demandés.

De cette démarche, Cole a conservé un projet réalisé par Henry Corbould, celui qui a dessiné, d’après la médaille de Wyon, l’effigie du Penny Black. Le motif représente “Britannia” assise, entourée des allégories du commerce et de l’agriculture. L’effigie de la reine paraît en vignette, au verso, dans une couronne de feuillages. Ce document se trouve au Victoria & Albert Museum. Cole en fut l’un des fondateurs, et ses archives y sont conservées.

Cole ne cherche pas d’autres illustrateurs. Son grand patron, Francis Baring, le chancelier de l’Echiquier, souhaite qu’il s’adresse à William Mulready, un artiste de ses amis. C’est ce que fait Henry Cole le 13 décembre 1839. Le dimanche 15, Mulready lui remet un premier croquis. Le dessin définitif est approuvé par le chancelier le 4 janvier 1840. Il est également présenté à la reine.

03Fig. 3 – Dessin de Mulready. Epreuve tirée avant insertion de la valeur (NPM).

Ce dessin (3) représente aussi une “Britannia”, en position centrale (il est établi dès le début que ce motif, au centre, doit représenter le “timbre” ; c’est lui qui doit recevoir l’oblitération lors du passage à la poste). Elle envoie des messagers porter aux quatre coins du monde les bienfaits de la réforme postale, pour le plus grand bénéfice de l’industrie et du commerce britanniques. En même temps, la Penny Post aide au rapprochement des familles et favorise l’éducation des masses par la diffusion de l’écriture et de la lecture.

04Fig. 4- William Mulready (Illustred London News, 1863).

William Mulready (4) est un artiste réputé, membre de la Royal Academy. Mais il semble que cette commande spéciale ne l’ait guère inspiré et qu’il l’ait, si j’ose dire “traitée par-dessus la jambe”…

L’un de ses zélés messagers est unijambiste ! Il est vrai que ses ailes lui suffisent pour porter la bonne nouvelle aux Indiens… Précisément, ces Indiens, il semblerait que Mulready se soit contenté de les tirer d’un dessin de Benjamin West, récemment gravé par Perkins et Heath, et qui représente William Penn discutant avec eux… Toujours est-il que William Mulready reçoit 200 livres pour prix de son travail.

Le 6 janvier 1840, Rowland Hill apporte le dessin de Mulready au graveur John Thompson. C’est lui qui a gravé la Britannia du revers de la pièce de un penny en cours à cette époque et un billet de cinq livres de la Bank of England, qui a servi pendant cent vingt­cinq ans.

Trois mois, c’est long

05Fig. 5 – bloc gravé par Thompson (V & A Museum).

Thompson reporte le dessin sur une plaque de laiton, qu’il met près de trois mois à graver (5). Après tout, c’est peut-être lui qui a oublié la jambe dans son burin… ? Le 1er avril, il soumet à Rowland Hill des épreuves, sans la valeur.

06Fig. 6. ­ Epreuve de l’enveloppe Mulready ( NPM ).

D’autres épreuves sont tirées, avec les valeurs “One Penny”, et “Two Pence” , et pour choisir les motifs qui doivent entourer l’enveloppe (6) et la feuille­lettre (7).

07Fig. 7. – Epreuve pour le choix de l’entourage de la lettre.

Des clichés sont fabriqués à partir du bloc gravé par Thompson. Après adjonction de la valeur et des entourages, ils sont arrangés en trois rangées de quatre, pour imprimer douze enveloppes ou douze lettres à la fois. Chacun de ces clichés est numéroté (au verso, en dessous du mot Postage) , ce qui a permis d’identifier quatre planches différentes pour les enveloppes à 1 d et six pour les lettres de la même valeur. On ne connaît qu’une seule planche pour les enveloppes à 2 d et autant pour les lettres à 2 d. Certains autres clichés ont été rencontrés, dont on ne connaît pas la position dans les planches.

08Fig. 8- Enveloppe à 2 d. Disposition des fils de soie.

Le 6 avril 1840, le contrat de fabrication est confié à la firme Clowes & Sons, de Blackfriars, à Londres. Elle utilise pour ces articles un “papier de sécurité”, avec fils de soie, fabriqué par John Dickinson. Celui-ci avait proposé dès 1837 des modèles d’enveloppes fabriquées avec ce papier, pour les protéger des contrefaçons. Les “fils de soie” sont des fils de couleur, disposés longitudinalement dans la pâte du papier au cours de la fabrication. Chaque enveloppe comporte deux groupes de trois fils (rouge, bleu, rouge), un dans chacun des rabats latéraux, disposés en oblique (8). Les feuilles ont trois·fils rouges horizontaux au-dessus du dessin et deux fils bleus en dessous. En fait, ces “fils de soie” ne sont que du coton…

La poste fournit les lettres à l’unité, au prix de 1 d 1/4 pour la lettre de 1 d et de 2 d 1/4 pour celle de 2 d. Les enveloppes sont livrées par feuilles entières de 12, non coupées, mais des revendeurs autorisés proposent, moyennant un léger supplément, les enveloppes découpées et pliées. Les rabats ne sont pas gommés. Feuilles et enveloppes sont généralement closes par un cachet de cire.

Le dessin de Mulready mesure 82 x 132 mm. Les feuilles, découpées à la main, mesurent environ 180-190 x 200-230 mm. Les enveloppes pliées font environ 85-86 x 128-133 mm. Lettres et enveloppes à 1 d sont imprimées en noir. Celles à 2 d sont imprimées en bleu. Le tarif à 1 d accepte des objets dans la feuille ou l’enveloppe jusqu’à 1 /2 once (1 4 g). Le tarif à 2 d admet des objets jusqu’à 1 once (28 g). Le poids en excès doit être affranchi avec des timbres supplémentaires. Le tarif pour 1 à 2 onces est de 4 d. De 2 à 3 onces, il est de 6 d, et de 2 d par once supplémentaire, avec un maximum de 16 onces (1 livre ou 453 g). Les plis non affranchis sont taxés au double du tarif, lors de la distribution . Ceux qui sont insuffisamment affranchis sont taxés au double du manque. Ces indications, parmi d’autres, sont imprimées sur le côté des feuilles Mulready.

70 000 à l’heure

Dès la mi-avril, la production commence chez Clowes & Sons, à la cadence de soixante-dix mille à l’heure.

Les “Mulready” sont mises en vente en même temps que le Penny Black, dès le 1er mai 1840, mais, comme le Penny Black, elles ne peuvent être utilisées officiellement qu’à partir du 6 mai. Cependant, comme pour le Penny Black, on connaît quelques rares Mulready qui sont passées par la poste avant la date réglementaire.

L’utilisation normale des Mulread y est l’expédition de messages de moins de 1/2 once (1 d) ou de moins de 1 once (2 d), pour lesquels elles sont prévues. Ces objets sont préaffranchis. La poste les annule avec une croix de Malte appliquée sur la Britannia centrale. Le règlement prévoit de taxer les plis oblitérés anormalement, en dehors de ce motif.

L’interprétation est la suivante : ils sont supposés avoir déjà circulé, avec un timbre collé sur la Britannia… Le timbre aurait été décollé pour faire resservir la Mulready… L’argumentation est plutôt spécieuse… Mais le G.P.O. a une telle hantise de la fraude !

La figure 8 illustre une lettre à 1 d, du 30 septembre 1 840, portant la croix de Malte violette de Market Street (Herts).

09Fig. 9 – Lettre avec croix de Malte bleue de Sleaford ( Lincs. ) (Vente Harmers ).

La figure 9, une lettre à 1 d, du 19 septembre 1842, oblitérée en bleu à Sleaford (Lincs.).

Ces couleurs sont des raretés. La croix de Malte est normalement rouge jusqu’en février 1841 et noire par la suite.

On connaît des Mulready à 2 d, portant en plus un Penny Black pour affranchir un pli jusqu’à 1 once, comme l’une d’elle datée du 2 avril 1841, portant la curieuse croix de Malte de Wotton-Under-Edge, très caractéristique. Le cachet semble avoir été strié de coups de lime.

Il y a aussi des Mulready à 1 d, augmentées à 4 d, pour affranchir un pli de 1 à 2 onces, ou, plus rarement, réexpédiées et donc affranchies à nouveau avec un timbre de même valeur.

10Fïg. 10 -Mulready exceptionnelle avec un One Penny brun-rouge et un Two Pence de 1840 (Collection S.F. Cohen ).

On a répertorié trois exemples de lettres à 1 d portant en plus un Penny Black et un timbre à 2 d (port de 1 à 2 onces). On connaît aussi pour la même application une Mulready exceptionnelle, plus tardive (5 juin 1841), portant un 2 d de 1840 et un timbre de 1 d brun-rouge (10). Cette pièce est invitée en Cour d’honneur à London 90.

11Fig. 11 – Lettre à 1 d, plus une paire de penny Black. Le tarif au-dessus de 1 once étant de 4 d, elle a été taxée de 2 d. (Vente Harmers).

Il existe un magnifique exemple d’une Mulready à 1 d, portant une paire de Penny Black, parce qu’elle dépasse 1 once. Mais le tarif correspondant est en fait de 4 d. Elle a donc été taxée de 2 d, soit le double de la différence (11).

12Fig. 12 – Lettre à 1 d, plus un timbre à 2 d de 1840. Trop payé pour un tarif à 2 d (moins d’un once) (Vente harmers).

On connaît aussi une lettre à 1 d où l’expéditeur a collé un timbre de 2 d, pour expédier un pli pesant entre 1/2 once et 1 once (12). Prodigue, ou mal informé, il a payé un penny de trop ! Les lettre pour les colonies ou l’étranger sont très intéressantes, car les tarifs, qui atteignent 8 à 10 fois le tarif intérieur, nécessitent d’ajouter à la Mulready un nombre respectable de timbres adhésifs.

On a rencontré aussi quelques rares exemples de Mulready coloriées. On ne sait si c’est l’expéditeur ou le destinataire qui a voulu “améliorer” l’œuvre de Mulready.

13Fig. 13 – Publicités au dos de la lettre Mulready (NPM).

Les lettres en feuilles de 12 ont très vite attiré l’attention de certains, qui ont fait imprimer au verso toutes sortes de circulaires, publicités (13), ou informations diverses, émanant de compagnies d’assurances, de banques, d’administrations, de sociétés ou de commerçants divers… Il a été répertorié près de 150 textes principaux, sans compter d’innombrables variantes, qui forment une collection intéressante, mais difficile a réunir.

Paru dans Le Monde des Philatélistes n° 441 – Mai 1990

 

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