Les raretés méconnues de l’émission provisoire de Lille (1871) Fiscaux, France, Monaco, Andorre

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La guerre de 1870-1871 qui opposa la France à la Prusse aboutit à une cinglante défaite pour notre pays. Elle précipita la fin du second empire et vit sa capitale assiégée tout d’abord, puis confrontée à une véritable guerre civile entre les insurgés parisiens de la Commune et les troupes régulières de la République. Pour la philatélie postale, cette période fut riche en affranchissements de fortune, acheminements hasardeux et changements de tarif. En philatélie fiscale, elle vit l’émission de timbres totalement inédits, de fabrication locale, dont l’un est devenu la vedette presqu’inconnue mais très recherchée de cette spécialité.

 

La possibilité du siège de Paris par une puissance étrangère n’avait jamais été considérée sérieusement dans les pires scénarios imaginés par les généraux d’opérette de l’entourage de Napoléon III. Mais quand l’ennemi fut aux portes de Paris, il était trop tard pour déménager les machines de l’Atelier du Timbre en province (l’Atelier du Timbre, organe du ministère des Finances, situé rue de la Banque dans le IXarrondissement).

La plupart des ouvriers avaient été appelés sous les drapeaux : la production des timbres fiscaux tomba à zéro à la fin de 1870.

Un quart de la France était occupé, mais dans tout le pays la vie continuait, avec son cortège d’actes officiels de la vie courante qui ne pouvaient être rédigés que sur papier timbré venant de cet atelier. Malgré quelques stocks ici et là, vite absorbés, une pénurie totale sans précédent sévit dans la France entière dès mars 1871.

Les timbres fiscaux alors en usage

Les timbres fiscaux sont de plusieurs catégories.

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Le papier timbré de la débite : un papier chiffon de haute qualité destiné à recevoir les écritures appelées à être juridiquement valides : il possède un filigrane, et, en haut à gauche, un timbre humide (à l’encre noire et sans numéro de département) et un timbre sec (en relief dans le papier). Il est vendu au public moyennant le prix du papier + la taxe fiscale selon les dimensions de la feuille (taxe de dimension).1

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Les actes écrits sur papier libre ou pré-imprimés (actes sous seing privé, etc.) ou les actes provenant d’un pays étranger et devant s’acquitter de la taxe en France, étaient soumis au timbrage à « l’extraordinaire » 2 par un tampon (ou timbre) noir apposé par l’atelier du timbrage à l’extraordinaire dans ses locaux (il en existe un dans chaque département, et l’empreinte à l’encre noire en porte le numéro : pour le Nord, c’est le 59).

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Les timbres mobiles 3 suppléaient à ce timbrage et désengorgeaient l’activité de cet atelier : ils étaient apposés puis immédiatement annulés par les préposés aux bureaux de l’enregistrement (mais n’étaient en aucun cas vendus au public).

Une troisième possibilité était le « visa pour timbre » mention manuscrite numérotée et consignée dans un registre des visas (une opération chronophage supplémentaire).

La situation de la direction de Lille est véritablement catastrophique, et le mécontentement du public, composé essentiellement d’industriels et de négociants, mettant à profit la situation de paralysie du reste du pays pour multiplier les affaires avec l’étranger, est très critique.

Le directeur, M. Dorlan, n’a pas les moyens matériels d’exercer sa mission. Il imagine – et réalise – le moyen le plus simple et le plus conforme aux instructions de son ministère : réaliser des timbres mobiles à partir des tampons destinés au timbrage à l’extraordinaire, sur du papier gommé du commerce. L’essentiel étant que la taxe fût payée !

La fabrication des timbres fiscaux mobiles à Lille

Sans rechercher la moindre complication, le chef de l’atelier du timbrage à l’extraordinaire exécuta la mission d’imprimer un à un, côte à côte sur des feuilles de papier gommé du commerce (au filigrane « Canson Montgolfier d’Annonay ») des timbres à l’extraordinaire portant les 4 valeurs manquant dans l’approvisionnement.

Il s’agit des 20c., 50c., 1fr, et 1fr50.

Pour éviter toute confusion, des couleurs d’encre différentes furent choisies : le bleu pour les 20 et 50 centimes (mais leur forme est différente : hexagonale pour le 20c et ronde pour le 50c), le rouge pour le 1fr et le noir pour le 1fr50. Ces timbres étant par essence reconnus officiels, ils seront, une fois apposés sur les documents, annulés par la griffe du bureau local de l’enregistrement, confirmant leur validité. Parmi les bureaux locaux de l’enregistrement à avoir utilisé ces timbres, on a répertorié à ce jour : Cambrai (bureau n° 428), Dunkerque (n° 790), Marcoing (n° 1264), Orchies (n° 1608), Roubaix (n° 1912), Valenciennes (n° 2385 et 2386) et Lille-huissiers (n° 2990).

Usage des différentes valeurs :

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20c. C’est le tarif des reçus et quittances administratifs, des bulletins de dépôt des chargements et valeurs cotées (dans les bureaux de poste, avec oblitération losange de points : ici un bureau de Lille GC 2046) 4, enfin, et c’est le cas le plus fréquent, des récépissés de chemin de fer 5.

Ce timbre est bleu et de forme hexagonale. Le chiffre 59 y figure dans le bas, comme dans les trois autres valeurs. Tout comme les autres timbres de cette série, on le trouve soit découpé au carré, soit découpé suivant le contour. Le 20 centimes est le timbre qui se rencontre le plus fréquemment.

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50c. Tarif de dimension d’une demi-feuille de petit papier 25 x 17,6 cm 6. Ce timbre peut se rencontrer en multiples par 2 ou 3, 7 ainsi qu’en combinaison avec les timbres officiels 8 et 9, pour les papiers d’une dimension supérieure.

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1fr. Tarif de dimension d’une feuille de petit papier 35,3 x 25 cm pliée en deux 10.

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1fr50. Tarif de dimension d’une feuille de moyen papier 42 x 29,7 pliée en deux 11. Ces deux dernières valeurs sont les plus rares. Elles ne sont connues qu’à une dizaine d’exemplaires chacune. On a pu employer aussi ces timbres sur des actes provenant de l’étranger et devant être enregistrés en France 12 : acte provenant de Belgique).

Dates d’utilisation

La pénurie de timbres mobiles se fit plus aiguë quand l’atelier du timbrage à l’extraordinaire fut totalement embouteillé. On trouve les premiers timbres de Lille, des 50 centimes, sur un document daté du 5 mai 1871. Mais la grande majorité des dates rencontrées s’échelonnent entre juin et octobre 1871. Ils disparurent quand l’approvisionnement en timbres officiels reprit son rythme normal. La vie des 1fr et 1fr50 fut des plus éphémères du fait de leur faible tirage et de l’approvisionnement de ces deux valeurs qui reprit courant juin.

Des timbres surchargés

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La loi du 23 août 1871 ayant augmenté de 20 % les tarifs fiscaux, quelques timbres de Lille furent surchargés soit au tampon 13, soit à la plume, de la nouvelle valeur.

Il s’agit de timbres à 20c et 50c.

La plus grande prudence est de mise pour ces surchargés détachés, et il faut les préférer sur documents datés.

Chiffres du tirage

Grâce à la comptabilité rigoureuse de l’atelier de Lille, nous avons pu retrouver les chiffres du tirage :

20c.        84 360 timbres

50c.        29 240 timbres

1fr.          5 184 timbres

1fr50      5 184 timbres,

soit un total de 123 968 timbres desquels il faut déduire le reliquat des 18 227 timbres de 20c et 50c détruits à Paris : restent 105 741 timbres tout confondu.

Un très petit nombre de ces exemplaires nous est parvenu. Il faut croire que la majeure partie en a été éliminée. Mais on peut rêver qu’une archive privée, au fil du hasard, en produise quelques exemplaires.

Disparition des timbres fiscaux de Lille

L’administration centrale de l’Enregistrement, des Domaines et du Timbre fut tenue au courant de cette fabrication locale, car Dorlan continua à faire régulièrement des demandes d’approvisionnement trimestrielles comme le lui dictaient les instructions. Il entra en comptabilité les timbres qu’il avait fabriqués exactement comme s’ils venaient de l’Atelier Général.

A Paris, on avait du mal à admettre cette façon de faire, car elle rappelait trop les insuffisances de l’Administration. C’est pourquoi, dès que les approvisionnements en timbres eurent repris vers la province, on avait prié Dorlan de renvoyer à l’Atelier les reliquats de timbres de sa fabrica-tion, qui furent mis au pilon le 30 décembre 1871.

Tous les actes ayant été revêtus de ces timbres furent considérés comme valides, et cet épisode sombra dans les armoires de l’oubli.

Les timbres fiscaux de Lille dans la philatélie fiscale

C’était sans compter sur la perspicacité des collectionneurs de timbres fiscaux qui mirent la main sur quelques exemplaires. Ainsi le catalogue Yvert et Tellier de 1900 mentionnait-il le 20c et le 50c dans ses pages, mais il fallut beaucoup de temps encore avant de découvrir l’existence du 1fr et du 1fr50.

Ces timbres se collectionnent comme tous les fiscaux, détachés ou sur document. Ils ont été découpés soit près du contour de l’empreinte : (hexagonale pour le 20c., ronde pour les autres valeurs) soit en carré (plus value de 20 %).

Ces timbres ne peuvent se rencontrer à l’état neuf pour la simple raison que tous les exemplaires restant dans les bureaux du Nord, après réapprovisionnement en timbres de la série officielle, furent retournés à l’Atelier Général à Paris, pour destruction.

D’autre part, l’oblitération de ces timbres est une garantie d’authenticité, quand les numéros de bureau coïncident.

Aujourd’hui on trouve très difficilement ces timbres détachés et encore moins sur documents. Les 1fr et 1fr50 sont rarissimes (moins de 10 exemplaires connus). Ils constituent certainement les raretés les plus grandes de la philatélie française, même si leur cote ne le reflète pas encore.

Yves Morelle
Membre du bureau de la SFPF
www.sfpf-asso.fr

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