Faux timbres français fabriqués en Corée France, Monaco, Andorre, Période semi-moderne

Une

Des faux «Semeuse» imprimés en Corée qui n’ont jamais vu la France ? Incroyable mais vrai !

Ken Lawrence, éminent journaliste philatélique pour Lin’s Stamp News et The American Philatelist, a publié en 1993 un article dans le bulletin de la France & Colonies Philatelie Society, dont le contenu n’a pas été relevé par la presse française. Il s’agit cependant d’ une information sur un sujet philatélico-politique qui surprendra plus d’un philatéliste. L’histoire telle qu’elle est rapportée par Ken Lawrence est la suivante…

011 Authentique type 1 et Il (de roulette).

Dans les années 60, deux timbres français et une oblitération ont été contrefaits par un groupuscule de militants communistes en Corée du Sud. L’un des timbres identifié par la poste française était le 0,20 F Semeuse de Jules Piel, l’autre serait le 0,10 F Moissonneuse, de Piel. Ces deux timbres font partie de la première série émise en nouveaux francs le 2 janvier 1960 (1).

Fausse Semeuse de Piel

Pierre de Lizeray a présenté dans les Documents philatéliques (n°71, 1er trimestre 1977) le texte de la circulaire des PTT n°139 du 4 octobre 1963 relative à un «faux 20 c Piel pour tromper la poste», indiquant que «le faux est aisément reconnaissable par :

– ses dimensions, il mesure 22 x 26 mm contre 20 x 24 ;

– la marge autour de la figurine est de 2,5 contre 1,5 mm ;

– la dentelure grossière et à grosses dents;

– l’impression grossière. »

022 Paire de faux d’origine Coréenne. Oblitération Besançon 16 février 1963.

Il s’agit d’une mauvaise reproduction en offset, il manque la cédille au «c» de «Française», le«Q»est transformé en «O». Nous présentons une paire horizontale de cette falsification annulée par une fausse oblitération de Besançon du 16 février 1963 (2).

03a 03bPour illustrer son article, Ken Lawrence présente un large fragment de bande de papier Kraft comportant une paire verticale de fausses 0,20 F Semeuse de Piel oblitérées de Besançon. L’adresse de l’expéditeur est celle d’un certain Kim Jun-nam, domicilié à Strasbourg, le destinataire Kim Jun ki étant domicilié à Onggin-kun Kyungiddo (Korea) (3).

J’ai acquis en 1985 un fragment d’enveloppe comportant une paire de ces fausses Semeuse. Ayant soumis une copie à Pierre Fallot, alors en poste à Besançon, pour identifier l’oblitération, il a confirmé que cette oblitération, quoique bien imitée, était fausse.

Le faux 0,10 F Moissonneuse ne semble pas avoir été identifié par la poste française. A notre connaissance, il ne fait l’objet d’aucune circulaire et n’a jamais été signalé par la presse. Ces faux, d’origine coréenne, ont été fabriqués et utilisés pour des raisons politiques que nous expliquerons plus loin, ils n’ont jamais été mis en circulation en France. Mais il était important, pour la vraisemblance, qu’ils en aient l’apparence.

Faux avec timbres des Etats-Unis

A l’étranger, on connaît cinq enveloppes ou fragments comportant des affranchissements contrefaits. Trois enveloppes sont munies de faux affranchissements mécaniques, un de New York et deux de Washington DC, et deux enveloppes portent des timbres de la série «Liberty» (1/2 c et 30 c) des Etats-Unis. Ils sont annulés par un timbre à date de Torrington (Connecticut). L’origine commune de ces documents avec ceux comportant une paire de fausses Semeuse de Piel est confirmée par la superposition, sur l’une des enveloppes, d’une première oblitération de Besançon, toujours datée du 16 février 1963, recouverte par une oblitération de Torrington.

Fabrication artisanale en Corée du Sud

Des enveloppes comportant des affranchissements contrefaits de France, des Etats-Unis et d’Allemagne ont été fabriquées clandestinement pour faire circuler de l a propagande à une époque où l’idée de réunification des deux Corées était considérée comme crime d’Etat. Le choix d’affranchissements provenant de l’étranger, et en l’occurrence de pays amis pour la Corée du Sud, protégeait ce courrier de la censure : on ne suspecte pas ses alliés.

Ces fabrications seraient le travail de petits groupes d’action communiste infiltrés en Corée du Sud. Ils ne disposaient que de moyens artisanaux, ce qui explique la mauvaise qualité de leurs falsifications.

La fabrication de faux timbres et de fausses oblitérations était plus discrète pour des clandestins que l’approvisionnement en timbres authentiques qui aurait attiré l’attention des autorités. C’est grâce à des complicités avec du personnel de la poste que ces enveloppes étaient infiltrées dans le flux postal habituel et distribuées à des destinataires ciblés en fonction de leur couleur politique.

Les messages contenus dans ces enveloppes attaquant violemment le pouvoir en place, de nombreux destinataires, par peur ou par loyauté, les remirent aux autorités. L’administration gouvernementale de la Corée du Sud fit paraître un long rapport dénonçant les contrefaçons et la littérature politique attribuées au gouverne ment de la Corée du Nord. La thèse présentée par la Corée du Sud, dénonçant la Corée du Nord, n’était pas crédible. En effet, la Corée du Nord pouvait, sans attirer l’attention, se procurer des timbres authentiques, ce qui était impossible pour des clandestins de Corée du Sud.

Questions sans réponse

Un point restera à éclaircir : comment la poste française a-t-elle été informée de la circulation de ces falsifications ? Peut-être par l’une des administrations postales de Corée du Nord ou de Corée du Sud, car l’une et l’autre, membres de l’Union postale universelle, s’accusaient mutuellement.

Le choix d’une paire de 0,20 F n ‘est pas un hasard : il correspond au tarif des imprimés en régime international. Ce détail implique-t-il une complicité en France ?

Nous avons interrogé les administrations des postes des deux Corées sans obtenir de réponse. Le correspondant qui m’avait échangé la paire de faux étant décédé, je n’ai pu obtenir de renseignements sur son origine.

Fausses pistes

Le docteur Jacques Grasset, dans son livre Les timbres faux. pour tromper la poste de France, mentionne ce faux 0,20 F Semeuse de Piel avec le commentaire suivant : «Ces timbres ont-ils été saisis par la poste avant d’être utilisés ? Ont-ils été faits pour l’exploitation future des collectionneurs ? Autant de questions auxquelles aucun responsable de l’administration des postes n’a pu nous répondre. Peut-être l’avenir éclairera-t-il ce mystère ? »

 

Dans un courrier d’octobre 1985, le docteur Grasset, à qui j’avais adressé une copie de mes faux, m’écrivait :

«Nous n’avons jamais pu en trouver un exemplaire neuf ou oblitéré, c’est un faux. rarissime». Sur ce point, nous pouvons indiquer que la paire – sur fragment – qui illustre notre article a été vendue aux Etats-Unis 7 500 dollars, soit environ 50 000 F.

Francis Dusserre Telmon, auteur spécialiste des faux, consacre une page entière au faux 0,20 F Semeuse de Piel, terminant par ce commentaire: «Septembre 1963, les philatélistes de Franche-Comté informés par la presse philatélique et la télévision régionale, cherchèrent à en savoir plus long. En fait, il s’agissait d’une grosse bombe qui ne fut en réalité qu’un petit pétard amplement grossi par les médias. Cette affaire n’est autre qu’une plaisanterie faite à la suite d’un pari stupide de dessinateurs, ignorant qu’on ne plaisante pas avec l’Administration.»

Cette histoire montre qu’il reste toujours à découvrir du nouveau en philatélie. Pour ces événements qui datent d’une trentaine d’années, nous commençons seulement à lever un coin du voile qui cache encore la vérité. Il est permis de rêver qu’un jour on découvrira des enveloppes entières contenant des tracts coréens !

S’agissant d’une opération politique étrangère importante, le gouvernement français de l’époque ne l’a certainement pas ignorée. La poste devait être au courant de l’origine des fausses Semeuses de Piel. A la lumière de cet article, on comprend mieux pourquoi elle a toujours refusé de répondre à la curiosité des philatélistes !

Paru dans Le Monde des Philatélistes n° 545 – Novembre 1999

 

Faux timbres français fabriqués en Corée
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