Les très riches heures de l’album d’Arabie Arabie Saoudite, Asie, Outre-mer

Une

Ne cherchez pas d’effigie de souverain sur les premiers timbres d’Arabie. C’eût été grandement utile pour tous ceux de nos lecteurs qui ne lisent pas l’Arabe, et pour qui ces dessins aux ornements entrelacés -les arabesques- se ressemblent tous. Mais, en cette année 1916 où la civilisation occidentale et la manne pétrolière n’ont pas encore “perverti” les Bédouins du désert, les prescriptions du Coran sont respectées jusque dans la conception des timbres. Et le Coran interdit toute représentation humaine et animale, dans les lieux de culte comme dans toutes les formes d’expression de l’art. Il faudra donc nous contenter, en attendant les années 1970 où apparaîtront les premières effigies de souverains, de leurs “cartouches” (leurs signatures) et de ces surcharges et légendes providentielles par lesquelles ils avaient l’habitude de faire célébrer leurs voyages et les grands événements de leurs règnes ; ce sont les seuls “repères” dont nous disposons.

01-03

Que lit-on précisément sur nos premiers timbres d’Arabie (1 à 3) ? “La Mecque sainte”, année 1334 (l’équivalent de 1916, dans le calendrier de l’Hégire, qui-commence en 622de notre ère, année de la fuite de Mahomet vers Medine). “La Mecque sainte”: neutre en apparence, l’inscription affirme, en fait, la souveraineté retrouvée du chérif de La Mecque, Husayn, qui vient de libérer sa terre de la tutelle ottomane, instaurée dès le XVIe siècle. Exit, donc, les timbres turcs, en usage jusqu’alors dans la péninsule arabique, comme on le voit sur cette carte postale oblitérée à Hodeidah, au Yemen (ci-dessous). Et vive les premiers timbres de l’indépendance.

CarteSur carte postale expédiée en 1913 d’Hodeida (Yemen) : un timbre turc.
La péninsule arabique était alors sous tutelle ottomane.
Sur lettre oblitérée trois ans plus tard à Djeddah, sur la mer Rouge : les premiers timbres du Hedjaz,
précurseurs de la collection d’Arabie séoudite.

 Partage franco-anglais au Moyen-Orient

Les Anglais ont aidé Husayn dans sa tâche. Nous sommes au cœur de la Première Guerre mondiale. Allemands et Turcs d’un côté, Anglais et Français de l’autre s’affrontent dans tous les territoires du Proche-Orient. En cette année 1916, du reste, les accords secrets Sykes-Picot, signés entre la France et la Grande-Bretagne, ont déjà délimité, en prévision de la victoire, la zone d’influence de chacun des deux alliés dans cette partie du monde. A la France, le contrôle de la Cilicie, de la Syrie et du Grand-Liban. Aux Anglais, celui de la Palestine, de la Transjordanie et de l’Irak. Quant à l’Arabie, elle prolonge naturellement la très ancienne zone d’implantation britannique en Egypte, où les Anglais, profitant du début des hostilités, ont de surcroît proclamé officiellement leur protectorat en 1914.

C’est d’Egypte, précisément, qu’est partie la mission militaire britannique qui a débarqué au Hedjaz, cette province côtière qui s’étire le long de la mer Rouge et dont La Mecque est la capitale. Si une poignée de militaires français a également prêté main forte, à l’époque, au chérif de la Mecque, l’histoire a surtout retenu le personnage mythique du colonel anglais Lawrence-dit Lawrence d’Arabie- figure emblématique de la révolte arabe et principal artisan de la victoire de Husayn.

Le Hedjaz prend provisoirement le dessus…

Husayn, donc, se proclame “roi d’Arabie” en 1916. Le journal officiel de La Mecque raconte comment sa majesté Hachémite (la famille des Hachémites fournissait les chérifs héréditaires de la Mecque depuis près d’un millénaire) conclut alors le “baï’at”(au sens littéral : “vente”), cette cérémonie au cours de laquelle tous ceux qui reconnaissent le souverain lui frappent la main : “Au milieu du silence, le juge des juges, puis les membres de la famille royale, les hauts dignitaires du royaume, les docteurs de la Loi, les députations des provinces et des tribus, et enfin le peuple de toutes classes vinrent toucher la main de S.M. Hachémite, suivant le rite traditionnel. Les orateurs et les poètes vinrent ensuite offrir leurs hommages et traduire les sentiments de la nation dans cette fête de l’Arabie et de l’Islam“.

Grandiose consécration pour ce “roi d’Arabie” que les Alliés, en fait, reconnaissent simplement comme “roi du Hedjaz”. C’est qu’il s’agit alors de ménager la susceptibilité – et de calmer les ardeurs hégémoniques – de l’autre personnage clé de l’Arabie du moment, ‘Abd Al Aziz Ibn Sa’ud, que l’Occident appellera plus tard Ibn Seoud (judicieuse simplification) et qui n’est pour l’instant qu’émir du Nedjed, la province centrale de la péninsule, dont Riad est la capitale.

Mais laissons pour l’heure au protégé de Lawrence d’Arabie le temps de régner- timbres à l’appui – sur son Hedjaz. Les premières émissions, estampillées “La Mecque Sainte”, ont été imprimées au Caire. L’artiste, familier des mosquées égyptiennes, s’est inspiré de leurs exubérantes arabesques. Plus sensibles aux charmes de la rareté qu’aux finesses de l’art mauresque, les philatélistes s’intéressent surtout aux variations de dentelures. Car les timbres existent dentelés 12 (les plus communs), dentelés 10, dentelés à la fois 12 et 10 (le rare 1 piastre bleu, no 3 des catalogues), non dentelés et enfin percés en zig-zag (les feuilles sont simplement entaillées, sans éviction de pastilles de papier, comme lors des “piquages” habituels).

 … puis Ibn Séoud est arrivé !

04-06Ne pouvant régner politiquement sur toute l’Arabie, Husayn tenta d’y instaurer son autorité spirituelle, mettant en avant sa charge héréditaire de gardien des deux plus importants lieux saints de l’Islam : La Mecque, où naquit Mahomet en 570, et Medine, où il mourut. C’est ainsi qu’il faut interpréter cette surcharge réalisée en 1922 à La Mecque (4) -sans autre utilité que symbolique – où l’on peut lire “Gouvernement du pays du prophète”(les caractères verticaux indiquent l’année 1340 du calendrier islamique). Cette autre surcharge dit strictement la même chose… avec un simple filet d’encadrement pour entourer (5). Idem pour cette troisième, additionnée d’une ligne indiquant un changement de valeur (6).

07Nouveaux témoins des ambitions charismatiques de Husayn : voici maintenant des surcharges dorées (attention : l’encre dorée s’élimine très facilement et les caractères apparaissent alors en noir), qui perpétuent le “souvenir du califat” de Husayn (7). Celui-ci s’est, en effet, fait proclamer calife en 1924, distinction religieuse suprême qui, dans l’Islam, désigne les successeurs spirituels du prophète (les sultans assumant le pouvoir temporel). Mais Mahomet ne fut pas longtemps favorable à son représentant sur terre. Car, au moment où les Postes de Husayn impriment ces surcharges dorées, le califat est en train de chanceler sous les attaques du redoutable guerrier qu’est Ibn Séoud.

Rapide et éloquente biographie. Ibn Séoud – deux mètres de haut, quatorze épouses officielles et deux cents concubines en soixante-cinq ans d’existence – appartient à la dynastie wahhabite des Séoud, ardents défenseurs des idées de Ibn Abd Al Wahhab, ce réformiste du XVIIIe siècle qui prêchait le retour à un Islam purifié. C’est déjà au nom de la doctrine wahhabite que l’un des aïeux d’Ibn Séoud, Abd Al Aziz, a conquis le Nedjed et occupé La Mecque, en 1803, avant de soumettre presque toute la péninsule au pouvoir des Séoudiens. Les Séoudiens ont ensuite connu une éclipse, chassés du pouvoir par le gouverneur d’Egypte Mohammad Ali, envoyé du sultan ottoman, puis délogés de leur capitale Riad par la famille des Rashid, grâce à l’appui des mêmes Ottomans.

La “reconquête”, c’est Ibn Séoud qui l’a menée de bout en bout par le glaive et le poignard. En 1902, à l’âge de quinze ans, après une enfance nomade dans le désert, il a repris Riad aux Rashid. Devenu émir du Nedjed, il a multiplié dans son nouveau domaine les communautés d’Ikhwan (“Frères”), parmi lesquelles il recrute son armée. En 1913: annexion du Hassa (en bordure du golfe persique), occupé jusqu’alors par les Turcs. Pendant la Première Guerre mondiale, les Anglais, grâce à H. St-John-Philby, ont prêté main-forte aux séoudiens dans leur lutte contre les Ottomans (avant de pousser Husayn sur le trône d’Arabie). Mis un temps en veilleuse face à l’ennemi commun, l’antagonisme ancestral entre le wahhabite Ibn Séoud et le “gardien de la Mecque” s’est exacerbé après la guerre. En 1920, Ibn Séoud a conquis l’Asie, au sud du Hedjaz. Puis le Chammar, dans le nord du pays, en 1921. Et, en 1924, après s’être fait reconnaître sultan du Nedjed, il attaque le Hedjaz.

 Fonds de tiroirs

08-1112-13Voilà donc Ibn Séoud face à Husayn – que nous avions laissé dans ses habits neufs de calife. L’affrontement fut de courte durée. Le 4 octobre 1924, date expressément mentionnée sur cette surcharge (8), Husayn abdiquait en faveur de son fils Ali. L’histoire a tôt fait d’oublier ce souverain éphémère, mais la même surcharge nous rappelle qu’il forma ce jour-là un nouveau “gouvernement du Hedjaz”. Surcharge que nous retrouvons à la même époque en rouge (9), en bleu, composée dans des caractères plus petits (10), plus gros, plus larges, assortie d’une nouvelle valeur (11). Une fois surchargés tous les timbres de l’époque de Faysal, son fils Ali eut tout juste le temps de “signer” une série spécifique portant en surcharge deux inscriptions encadrées rappelant la date de son avénement (12 et 13).

14“Souvenir du premier pélerinage sacré à la Mecque sous le sultanat du Nedjed 1943″ (1925) : les timbres parlent d’eux mêmes, et cette surcharge horizontale (14) de couleur rouge (complétée d’inscriptions bleues indiquant le jour de “mercredi” et la nouvelle valeur) renvoie aux oubliettes de l’histoire le fils d’Husayn, chassé du pouvoir par le nouvel occupant de La Mecque: Ibn Séoud.

15-1617-18En cette année 1925, les “Postes du Sultanat” raclent les fonds de tiroir, et apposent leur griffe sur tous les timbres abandonnés par l’administration du Hed jaz : des fiscaux (15), des timbres pour effets de commerce et quittances, pour le chemin de fer (16) du Hed jaz (qui reliait Damas à Medine), et même des timbres turcs (17 et 18), que les Postes de Faysal n’avaient pas encore songé à recycler. Tout ce fonds hétéroclite reçoit des surcharges rouges, bleues, incurvées vers le bas ou le haut… Les plus rares: celles pour imprimés, de petits cachets rectangulaires qui propulsent les 1/2 piastres rouges au-dessus des 30 000 F de cote…

Le Français apparaît en 1929

1920-21En 1926, nous retrouvons le fil de l’histoire avec ces jolies compositions qui célèbrent l’occupation du port de Djeddah et de Medine (19) par Ibn Séoud. Au début de l’année, le 8 janvier précisément, l’imam des Wahhabites s’est fait proclamer roi du Hedjaz, ce qui n’est pas sans rapport avec l’émission de cette première série de timbres spéciaux (20, 21), imprimés à Alexandrie, et libellés “postes du Hedjaz et Nedjed”.

22-2429 janvier 1927:constitution officielle du “Royaume du Hed jaz, du Nedjed et de ses dépendances”, appellation que l’on retrouve ici, dûment datée (22). Deux ans plus tard, les noms du “Hejaz”et “Nejd” – sous la toughra (signature)d’Ibn Séoud ­ apparaissent pour la première fois en français sur les timbres, langue officielle de l’Union Postale Universelle (23). En 1930, sur ce commémoratif du 4e anniversaire de l’avènement d’Ibn Séoud au trône du Hedjaz (24), on découvre l’emblème de la future Arabie séoudite : deux sabres flanqués de deux palmiers (qui ne deviendront qu’un par la suite), signifiant qu’aucune prospérité n’est possible hors de la justice.

25Et enfin, en 1932, le royaume du Hedjaz et du Nedjed devenait “Royaume d’Arabie Séoudite”(25). Depuis, ses frontières n’ont quasiment pas changé. Et la dynastie séoudite est toujours au pouvoir.

Paru dans Timbroscopie n° 40 – Octobre 1987

Les très riches heures de l’album d’Arabie
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Recent Comments

  1. loiseau charles

    je suis en possession de ces timbres neufs et obliterees 1 2 3 et les suivants qui sont representees sur la carte postale quelqu un ou quelqune pourait il me renseigner sur leur cotation et ou me renseigner sur leur origine merci d avance

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