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De Tintin… à Lao-tseu : trouver la Voie ! Autres spécialités, Thématiques

Une

Qui eut cru que Tintin et son Lotus bleu populariseraient le taoïsme, une religion chinoise multiséculaire, auprès des 7 à 77 ans ? Un enseignement transmis par Lao-tseu (ou Laozi), dont les philatélistes vont découvrir des portraits à travers quelques blocs-feuillets qui pourront compléter leur collection. Une manière d’élargir le champ des thématiques tant « religion » que « BD » auxquelles La Poste a apporté une contribution récente avec son souvenir philatélique sur l’année du cheval…

01 1 Carte postale Tintin © Hergé Moulinsart Editions Atlas

01A1a Extraits du Lotus bleu, planche de timbres belges

 Lao Tseu l’a dit, il faut trouver la voie !… Moi je l’ai trouvée !… C’est très simple : je vais vous couper la tête !… Alors vous aussi vous connaîtrez la vérité !… ». Ainsi s’exprime le jeune Chinois dans les aventures du Lotus bleu 1 et 1a voulant « aider » Tintin et ses compagnons, tous trois ficelés sur leur chaise, à trouver la Voie… Un pauvre fou, prêt à les décapiter avec son cimeterre ! La scène aurait pu prêter à rire, s’il n’y avait eu le contexte dramatique de cet épisode de Tintin menacé par la folie du pseudo taoïste provoquée par l’injection d’une drogue. Curieuse rencontre avec la Voie, le Tao, et avec le personnage investi de la mission de la transmettre, dont l’extravagance de la proposition aurait pu alors évoquer les facéties dont certains maîtres taoïstes sont friands…

022 Effigie de Rabelais, timbre de Chine paru en 1953 (série de quatre timbres des Hommes célèbres
avec le révolutionnaire cubain José Corti, l’astronome polonais Copernic, et le poète chinois Qu Yuan)

033 Anciens lettrés de la Chine, série de quatre timbres de Chine parue en 1994.

Cultiver l’absurde, comme y excellait Rabelais 2, et par là l’étonnement qu’il suscite, est une façon pour certains maîtres taoïstes de casser la forme, le « conforme », le conventionnel, tout carcan social, politique, moral, physique, etc. C’est aussi rire et se rire du monde pour mieux le mettre à distance et se mettre à distance, une manière de retrouver la « simplicité » et la joie de l’enfance… Ermite invisible, confondu avec la montagne, dans ces peintures dites de « montagne et eau » (shanshui), ou poète-ermite humant une fleur de chrysanthème, comme aime à l’exalter le poète Tao Yuanming (vers 370-427) 3, l’homme est animé – tout comme le paysage, la nature et l’univers tout entier avec lequel il fait corps –, par les « souffles », les Qi, qui circulent et transforment toute vie, animale, végétale, minérale, etc.

Si l’adepte taoïste se garde de tout conformisme contraire au cours naturel des choses, il se conforme, en revanche, au Tao ou Dao, la Voie centrale de l’harmonie cosmique, la Voie de l’alliance des contraires – les souffles primordiaux Yin/Yang, lumière/obscurité, soleil/lune, masculin/féminin, eau/feu, etc. – formant l’Unité dynamique.

044 Effigie de Rimbaud, timbre de France YT n° 910

 Se libérer de tout ordre conventionnel, aussi bien social que moral, etc., fait partie des postures pour accéder à la vraie liberté, la vraie spontanéité que procure l’unité avec la Voie. Cette liberté résonne dans ces vers de Rimbaud :

« […] Des humains suffrages,

Des communs élans

Là tu te dégages

Tu voles selon. […] ».

055 Gao Xingjian (Prix Nobel de littérature 2000), timbre de Zambie paru en 2002.

 Résonance avec celle que revendique le peintre et écrivain français, prix Nobel de littérature (2000), Gao Xingjian 5… Il refuse tout système politique voire idéologique, tout « isme » (communisme, marxisme, socialisme, etc.) dans la création artistique et la mise en valeur de l’authenticité de la voix individuelle de l’artiste.

Laozi, le Vieux Maître ou Vieil enfant

CHINA - Ancient Thinkers6 carte postale chinoise avec des timbres de la série des philosophes anciens

06bis6bis Effigie de Laozi, timbre de Chine paru en 2000 (dans la série des philosophes anciens)

077 Buste de Confucius, timbre de Chine paru en 1947

A l’origine, Laozi (Lao-Tseu) 6 et 6 bis – littéralement le « Vieux Maître » ou « Vieil Enfant » –, personnage semi-légendaire, dont la tradition chinoise a fait un contemporain de Confucius (VIe siècle avant notre ère) 7, aurait vécu de 570 à 490 avant notre ère. Laozi se retrouve divinisé sous les Han Orientaux (25 -220) en tant que personnification du Dao, le Principe suprême d’où tout procède, et instauré sauveur des hommes.

088 Laozi chevauchant son buffle, feuillet commémoratif offert par la poste chinoise à ses abonnés, sans valeur d’affranchissement

Selon la légende, alors qu’il se dirigeait, à la fin de sa vie, chevauchant un buffle, vers les monts Kunlun 8 à l’ouest de la Chine pour fuir la décadence de la dynastie des Zhou (env. – 1046 – -256) et se retirer du monde, il aurait transmis son enseignement, à la demande du gardien de la Passe, Yinxi : un livre divisé en deux parties, comprenant plus de cinq mille mots, le Daodejing (Tao-Te-King), le Livre de la Voie et de la Vertu. Cette transmission légendaire est, là encore, tout aussi douteuse que ne l’est avérée l’existence du Vieux Maître.

Le Livre de la Voie et de la Vertu, également intitulé du nom de son auteur supposé, Laozi, est sans conteste l’un des textes majeurs de la littérature chinoise voire mondiale. La version que l’on connaît se présente en deux grandes parties – le Dao ou Tao (la Voie) – et le De ou Te (la Vertu ou Efficience) –, en tout quatre-vingt-un chapitres, rédigés sous la forme de courts poèmes.

Plusieurs notions fondamentales émergent des quatre-vingt-un poèmes qui le composent, telles que : la Voie Dao (Tao), la Vertu ou Efficience De (Te), le Un, la Spontanéité, le Non-intervenir, le Retour, etc. Pour l’essentiel, qu’est-ce que le Dao ? Dans l’acception chinoise courante, l’idéogramme signifie « voie » – la fameuse Voie évoquée dans le Lotus bleu –, « méthode », « règle de vie », « procédé ». Mais le Daodejing (Livre de la Voie et de la Vertu) donne à ce mot une qualité singulière, que l’on perçoit dans l’avertissement suivant : on ne connaît pas le nom véritable du Dao, « Dao » n’est qu’une appellation, et un écrit du XIe siècle de préciser que « le Dao n’a pas de nom, le sage l’a nommé par artifice ».

C’est le Principe suprême, jamais défini, tout au plus esquissé par des « artifices » de langage, des appellations voire des négations. Il maintient en cohésion les deux principes régissant l’univers, appelés souffles primordiaux, Yin/Yang (à la fois opposés et complémentaires, associés analogiquement aux couples tels que obscurité/lumière, froid/chaud, souple/dur, féminin/masculin, etc.).

Zhuangzi (Tchouang-Tseu) et l’« homme authentique »

099 carte oblitérée avec les timbres de la série « Anciens lettrés de la Chine », série de quatre timbres de Chine parue en 1994

09bis9bis Effigie de Sima Qian, monnaie de Chine parue en 1986 (série de quatre pièces, Figures historiques) valeur 5 yuan.

Autre figure majeure du taoïsme philosophique de l’époque des Royaumes Combattants (-481 – -221), Zhuangzi. Zhuang Zhou, alias Zhuangzi ou Maître Zhuang, aurait, quant à lui, réellement vécu au IVe siècle avant notre ère selon Sima Qian (- 145 – – 86) 9 et 9 bis, et serait originaire de la région de Song, dans l’actuelle province du Henan. On lui attribue la rédaction d’un recueil éponyme, composite mais formant cependant un ensemble littéraire, trente-trois chapitres de littérature classique remarquable, rédigés entre le IVe siècle avant notre ère et la fin du IIIe siècle sous les Han (-206 – +220).

Le personnage central du Saint, l’« homme authentique », immortel, s’y ébat aux quatre coins de l’univers en toute liberté, hors des normes, du monde limité des sens, des formes, des conventions humaines, dans un état de « contemplation extatique de l’Unité universelle » (Zhuangzi 17).

Zhuangzi insiste sur l’au-delà des mots, qui limitent la connaissance du monde. « Celui qui sait ne parle pas, celui qui parle, ne sait pas » (Zhuangzi 13, 9 ; idem Laozi, 56).

Par ailleurs, il exalte la figure du saint dont le cœur pur, exempt de passions, « reflet du Ciel-Terre » (Zhuangzi, 33) est comme un miroir. Le Saint s’oublie soi-même car « dans le spontané qui consiste à s’accorder aux choses, il n’y a pas de place pour le moi » (Zhuangzi 7, 3).

Huainanzi, duc de Huainan

Le troisième personnage, essentiel pour la version philosophique du taoïsme, est Huainanzi ou maître Huainan, en réalité Liu An, roi de Huainan (-179- -122) près de Shanghai, et oncle de l’empereur Wudi (- 156 – – 87) des Han.

L’œuvre éponyme, d’inspiration taoïste, le Huainanzi, systématise principalement les idées sur la cosmologie et le gouvernement, et influencera nombre d’écoles postérieures.

Pour ce qui est du gouvernement, c’est la notion de non-agir qui intervient au premier plan, dont l’idée consiste en une forme d’agir en adéquation avec le cours naturel des choses.

1010 Baoyu et Daiyu, deux beautés du roman Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin, feuillet de Chine paru en 1981.

Traduit en français par un collectif de sinologues français et publié en second tome du corpus des philosophes taoïstes dans La Pléiade (Gallimard, 2003), le Huainanzi a, lui aussi, noblement rejoint le fonds intellectuel français, aux côtés d’autres œuvres littéraires chinoises telles que le roman le Rêve dans le pavillon rouge 10.

La «longue vie»

D’un point de vue général, d’après Vincent Goossaert, la quête de l’immortalité « consiste en un travail sur l’individu, corps et esprit, afin d’y retrancher la racine du déclin et de la mort, de maîtriser le cours du temps et de s’assimiler au rythme naturel de l’univers ».

La Voie (dao) taoïste apporte des solutions à l’immortalité, contrairement à Confucius, qui semble s’en détourner : « Le Maître ne parlait pas des choses extraordinaires, […] ni des esprits. » (Entretiens de Confucius 7, 20)

Cette recherche d’une vie « aussi longue que le Ciel et la Terre », comme la qualifient les textes, remonterait en Chine aux temps mythiques de l’empereur Jaune, Huangdi, premier des cinq souverains, considéré comme le père de la civilisation chinoise.

1111 Année du dragon, timbre du Liechtenstein paru en 2011.

La tradition raconte qu’il aurait obtenu l’immortalité après avoir accompli un rituel et serait monté au ciel en plein jour, emporté par un dragon 11.

1212 Vue aérienne de l’armée de terre cuite du premier empereur Qin Shihuangdi, bloc représentant des figurines issues de l’armée en terre cuite Qing.

La quête de longévité voire d’immortalité connaît après Zhuangzi ses heures de gloire en Chine ancienne auprès des grands : empereurs, rois et riches familles. Ainsi au IIIe siècle avant notre ère, le premier empereur Qin Shihuangdi (- 259 – – 210) 12 s’entoure de « maîtres des techniques » – devins, géomanciens, astrologues, thaumaturges, alchimistes et autres spécialistes lettrés – afin d’obtenir l’immortalité.

Funeste exemple puisque, malgré tous les moyens déployés – tant pécuniaires qu’alchimiques – pour accéder à l’immortalité, il n’échappe pas à la mort ni son corps à la putréfaction. L’histoire relate à ce propos qu’il fallut ajouter au cortège funéraire des chariots de poissons séchés pour en masquer l’odeur pestilentielle. Quelques siècles plus tard, sous la dynastie des Han (-206 – 220), un autre empereur, Wudi (- 156 – – 87), se porte candidat lui aussi à l’immortalité.

Nombreux sont les prétendants à l’immortalité à la suite de ces deux spectaculaires exemples, sans qu’on en connaisse les heureux élus, en dehors des nombreux immortels, vénérés sous forme de divinités du panthéon populaire… Les voies de l’immortalité sont impénétrables pour le vulgaire !

Voie une, voix polyphoniques…

Ce n’est qu’au IIe siècle avant notre ère, sous les Han (-206 – +220), que l’historiographe Sima Qian (-145 – -86), parle d’« école taoïste » pour désigner le courant se réclamant à la fois de l’empereur Jaune (Huangdi) et de Laozi, dit Huanglao, nom formé à partir de la première syllabe de ces deux personnages majeurs du taoïsme. Les diverses recherches en vigueur avant les Han (-206 – +220), philosophiques et mystiques, rattachées à la figure de Laozi, sont regroupées avec les courants thérapeutiques, magiques, chamaniques, alchimiques, etc., préoccupés de longévité et d’immortalité, sous le patronage de Huangdi, l’empereur Jaune, dont certaines techniques – respiratoires, sexuelles, diététiques, etc. – faisaient partie du fonds culturel chinois le plus ancien.

1313 Mont Longhu (province du Jiangxi, Chine), timbre de Chine paru en 2013.

C’est à cette époque qu’émerge une véritable organisation religieuse taoïste, l’« Eglise des Maîtres célestes », et que s’impose avec elle une forme d’orthodoxie taoïste, en réaction aux petits cultes populaires. Elle se structure autour de la figure – plus ou moins légendaire – de Zhang Daoling, « Maître céleste », se développe dans la région du Sichuan, et s’implante dans la région du Jiangxi au Longhu shan, le « Mont du Dragon et du Tigre ». Les actuels maîtres célestes, descendants supposés de Zhang Daoling, résident sur cette montagne sainte. 13

Le taoïsme est loin d’être une construction monolithique. Les esprits taoïstes se sont frottés constamment aux deux autres grands courants de pensée principaux en vigueur en Chine, le confucianisme dès les débuts, puis le bouddhisme.

Si les Trois enseignements de la culture chinoise – taoïsme, confucianisme, bouddhisme – se mêlent au sein du peuple, il en est autrement avec le pouvoir en place où leurs rapports sont avant tout marqués par des luttes d’influence et de la concurrence. Ce pouvoir n’a pas attendu la mise en garde de Jean-François de La Harpe (1739-1803) adressée à l’Occident des Lumières pour lutter contre les « chefs de sectes » – les taoïstes pour La Harpe –, et plus largement contre tout groupe religieux politiquement opposé à la doctrine d’Etat ou en constituant une menace. Un fait historique déterminant de ce point de vue, à l’origine d’une stigmatisation des groupes religieux politiquement hétérodoxes, est celui de la « révolte des Turbans jaunes » (184 – 186) à l’époque des Han orientaux (25 – 220). Alors que le confucianisme est orthodoxie d’Etat, le pouvoir est mis en péril à cause d’une révolte initiée par le chef du mouvement d’inspiration taoïste la « Voie de la Grande Paix », Zhang Jue, sorte de « messie » dont le but est de renverser la dynastie en place pour en instaurer une nouvelle. La révolte est écrasée, difficilement, non sans avoir ébranlé au passage la dynastie des Han, dont la chute advient quelques décennies plus tard. Cet épisode est relaté dans la célèbre épopée chinoise des Trois Royaumes (Sanguo yanyi) – écrite par Luo Guanzhong au XIVe siècle d’après un roman du IIIe siècle – mettant en scène notamment la figure du général Cao Cao (155 – 220), surnommé le « héros du chaos », que les familiers des films et des jeux vidéo sur la Chine ancienne connaissent bien.

1414 Trois royaumes, bloc-feuillet de Macao.

La philatélie s’est intéressée à ce roman, très populaire, non seulement en Chine mais aussi en Asie du Sud-Est et au Japon. En témoigne notamment ce bloc-feuillet provenant de Macau 14.

Un tournant historique s’opère pour le taoïsme entre les Xe et XIVe siècles, particulièrement à la fin de la dynastie Song. C’est l’apparition en 1170, au nord de la Chine, d’une école se réclamant des Trois enseignements – taoïsme, confucianisme, bouddhisme – appelée « Achèvement de l’authenticité » (Quanzhen) qui va faire florès, propager « l’alchimie intérieure », une pratique psychophysiologique liée à la quête de l’immortalité, et être à l’origine de nombreuses écoles actuelles.

Pour ce qui est du Canon taoïste, différentes versions ont été compilées, notamment dès le VIIIe siècle, aujourd’hui perdues. Ces versions étaient commandées par les empereurs, et le contenu décidé par les taoïstes de cour. Celle que nous connaissons actuellement a été reconstituée au XVe siècle, sous les Ming (1368 – 1644).

Muriel Chemouny

De Tintin… à Lao-tseu : trouver la Voie !
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