L’intérêt prématuré porté aux cachets Makhzen Expression française, Maroc, Pays de I à O

Une

Ou comment l’on découvre que le virus de la collection des cachets Makhzen a frappé très vite les amateurs, peu de temps après l’apparition de la poste makhzen à la fin du XIXe siècle.

La collection des timbres-poste avait débuté peu de temps après l’émission en Grande-Bretagne du premier timbre-poste au monde en 1840. Toutefois la date exacte de début de cette passion reste inconnue chez les intéressés eux-mêmes, malgré l’apparition de tel ou tel indice favorisant telle ou telle date. Ce qui est certain par ailleurs, c’est que cette passion avait connu un essor lors de la publication par Alfred Potiquet en 1861 à Paris du premier guide des timbres-poste. En 1862 apparaissent la deuxième édition du même guide et d’autres écrits spécialisés en timbres-poste à Paris, en Belgique, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis. Les revues et les journaux spécialisés ne tardèrent pas à venir.

Le Maroc à l’époque connaissait une situation exceptionnelle dans le domaine de la poste. Plusieurs pays étrangers y avaient ouvert leurs bureaux de poste. La France fut la première à ouvrir son premier bureau à Tanger en 1854. L’Espagne fit de même en 1860, suivie par l’Angleterre en 1872. Le phénomène prit une grande ampleur et des bureaux de poste étrangers s’installèrent dans plusieurs villes marocaines. Ainsi apparaît et se développe la passion pour les timbres-poste grâce à quelques collectionneurs étrangers résidant au Maroc.

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Le premier document – à ma connaissance – fut une lettre envoyée au Sultan Hassan 1er 1 par un enfant allemand de 13 ans, dans laquelle il demande au sultan des « timbres-poste africains ». Je manque d’informations sur la trajectoire de cette lettre et comment elle finit par échouer à la Bibliothèque nationale de Tétouan au cartable 1/51, n°1710. Je pourrais seulement en déduire que cette lettre vint à un moment où les relations maroco-allemandes étaient excellentes (1885-1894).

En voici le texte :

Neufs, 27 mars 1881
Je m’appelle Fritz Tücking et j’habite la ville de Neufs. Je demande à votre majesté de m’envoyer quelques timbres postaux africains.
J’ai treize ans et la collection de timbres est ma passion. Je sollicite à votre majesté de m’envoyer ces timbres le plus vite possible.
Fritz Tücking
De la ville de Neufs
A sa Majesté le sultan du Maroc

Collectionneur de père en fils

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Une deuxième lettre datée du 9 septembre 1896 (1 Rabie J1314 H) fut envoyée par le Consul de France à Rabat, Antoine Ducor, à Ahmed Frej, l’Amine de la poste Makhzen de Casablanca 2. Après les salutations, il le remercie de la lettre qu’il avait reçue de sa part et qui contenait le timbre qu’il lui avait demandé (je suppose qu’il s’agissait de l’empreinte du cachet de la poste Makhzen de Casablanca dont Ahmed Frej était l’amine). Chose curieuse, comme vous pouvez le remarquer, la lettre fut rédigée en arabe, tout en utilisant le terme espagnol « sello », et toujours en lettres arabes, pour désigner « timbre ». Dans cette lettre il lui demande de lui renvoyer le « sello » de la ville de Rabat qu’il recevra sur l’enveloppe de sa lettre et attire son attention sur le fait d’éviter de découper le papier à l’extrémité de l’empreinte du cachet (ici il est écrit le mot cachet en arabe), et de laisser suffisamment de papier autour d’elle, de la taille d’un real 3. « Veuillez avoir l’amabilité de passer notre bonjour à votre frère Sidi Mohammed et de lui rappeler – nous lui avons écrit à ce sujet – de nous écrire via la poste Makhzen ». Il finit la lettre par le bonjour de la famille et celui de l’expéditeur. Après la date uniquement en hégire, il ajoute l’expression « Consul de France à Rabat ». Sur la lettre l’empreinte d’un cachet rond sur laquelle on lit d’une écriture négative « Antoine Ducor le français qu’Allah le protège ». Le mot « Allah » se trouve en haut du cachet, imitant ainsi les cachets makhzen. On saisit sans équivoque le grand intérêt qu’il portait aux cachets, à leurs formes et leurs couleurs.

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La troisième lettre fut envoyée par le même Antoine Ducor au même Amine Ahmed Frej. Elle date du 21 octobre 1896 (13 joumala Aloula 1314 H) 4. Après les salutations, il accuse réception de sa lettre « le 4 du mois en cours » et il ajoute « et la meilleure nouvelle était votre bonne santé grâce à Dieu. Nous avons reçu les 504 « Sellos » comme vous le savez, que Dieu vous bénisse et je vous sollicite de continuer à les collectionner auprès de commerçants qui exercent le long de la « costa » (il veut dire les villes côtières). Si vous en avez déjà collectionné quelques-uns, ne tardez pas, que Dieu vous prête vie, à nous les envoyer. Si vous avez besoin de quelque service sachez bien que je suis à votre disposition. Je vous demande, que Dieu vous comble de ses bienfaits, de nous apporter du « Yellan » en venant de Marrakech. C’est pour ma famille. Je vous salue, comme vous saluent la famille, l’apprenti et le fqih ». Il finit sa lettre par l’expression « Consul de France à Rabat Monsieur Antoine Ducor » suivie de la signature en français du Consul 5.

C’est la même signature sur le reçu daté du 29 juin 1878, ce qui prouve que Monsieur Antoine Ducor, le Consul de France à Rabat, se trouvait dans cette ville au moins 14 ans avant le début de la poste makhzen en 1892.

Nul doute que ces deux dernières lettres ont aidé à ce que d’autres familles, en dehors de la famille Frej de Rabat, se mirent à s’intéresser à la collection des empreintes des cachets makhzen : les familles Ghannam et Kabbaj entre autres.

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C’est ainsi que Mohammed le fils de l’Amine de la poste de Casablanca en devint un des passionnés 6. L’un de ses proches m’a raconté que dans les années 60 au siècle dernier, il s’était débarrassé d’un grand nombre d’enveloppes en découpant les empreintes des cachets et qu’au verso de quelques-unes de ces empreintes il avait noté la date qui figurait sur la lettre 7, et qu’il avait fait de même avec les empreintes de cachets de postes étrangères et locales 8.

Deux raretés

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A signaler deux découvertes rares que j’ai faites moi-même dans la collection de Mohammed ben Ahmed Frej : la première est une empreinte en marron du cachet rond type « Al maçoun », de la ville de Ksar el Kébir, sur une lettre intégrale envoyée à Abdelaziz Hargach à Tétouan 9. Elle est la seule connue jusqu’à nos jours et elle ne figure pas dans le catalogue de Cotter dédié aux cachets makhzen. La deuxième est une lettre sur laquelle est apposée une empreinte d’un cachet rectangulaire à angles coupés, à l’intérieur de laquelle est écrit en marron aussi et sur deux lignes « de Marrakech – l’an 1310 ». Elle est adressée à « monsieur Mohammed Frej de Rabat » 10. J’ajoute à cela que j’ai réussi à avoir dans ma propre collection un ensemble d’empreintes de cachets Makhzen ronds et octogonaux sur des fragments d’enveloppes qui figuraient elles aussi dans la collection du fils de l’Amine de la poste de Casablanca, déjà cité 11.

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Nous arrivons enfin à la quatrième et dernière lettre 12 envoyée par l’Amine de la poste Makhzen de Rabat, M. Abdelkhalak Frej, à son cousin commerçant Mohammed Frej, dans laquelle il lui demande, entre autres, de lui renvoyer une lettre jointe par la poste Makhzen. La lettre finit par l’empreinte de son cachet octogonal personnel qui ressemble au cachet du Sultan Hassan 1er quand il était gouverneur de son père à Marrakech.

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1414 Cette photo est prise à Bombay en 1936. Vers la fin de sa longue vie,
Ismael Frej ressemblait au célèbre chanteur français Léo Ferré
à tel point qu’on lui demanda plusieurs fois des autographes.
Il est décédé à Rabat le 28 octobre 1981.

C’est qu’il était plus féru des cachets octogonaux que de ceux ronds de son petits-fils Monsieur Brahim Frej, le Hajih royal (que je remercie pour l’exemplaire qu’il m’a offert de son livre « Autobiographie et mémoire de la famille Frej de Rabat ») m’a informé que son grand-père Abdelkhalak Frej était collectionneur des empreintes des cachets Makhzen 13, que son fils Haj Ismail Frej 14 prit son exemple et devint ainsi parmi les grands collectionneurs de timbres au Maroc et à l’étranger et qu’il en avait vendu une grande partie pour  construire une mosquée sur l’avenue Hassan II à Rabat.

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Je signale au passage qu’une partie de sa collection figure dans la mienne et comporte quelques timbres-poste locaux, un certain nombre d’enveloppes et une carte postale sur lesquelles sont apposés des cachets Makhzen 15 et 16. J’ai acheté une partie de ces pièces chez M. Robillard à Rabat 17 au début des années 1980.

Khadir Ghailan

 

L’intérêt prématuré porté aux cachets Makhzen
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