Paul Cézanne, le Provençal Autres spécialités, Thématiques

Une

Si le Paris de sa jeunesse lui a forgé son destin d’artiste, il doit ses plus beaux tableaux à sa province natale. Portrait d’un impressionniste.

01-02Paul Cézanne (1et 2) naît à Aix-en­Provence le 19 janvier 1839. Son père possède une fabrique de chapeaux, mais va bientôt faire fortune en ouvrant la seule banque de la ville. Il fait des études à l’école Saint-Joseph à partir de 1849 puis au collège de Bourbon en 1852, où il se lie avec Emile Zola : il reçoit une formation imprégnée de culture classique. Pour l’heure, le jeune Cézanne se veut poète, mais son père, homme très autoritaire, a d’autres projets pour son fils qui, après son baccalauréat en 1858, se tourne vers le droit. En 1859, son père fait l’acquisition d’une très belle demeure, le Jas de Bouffan, qui restera longtemps un lieu d’inspiration : dans la campagne environnante, Cézanne commence à peindre. Cependant, même s’il renonce à l’appel de la poésie, il n’abandonne pas le domaine artistique et suit des cours du soir à l’académie de dessin. Zola l’encourage vivement dans cette voie et l’exhorte à le suivre à Paris. En avril 1861, après maintes hésitations et de violentes disputes avec son père, Cézanne part étudier les beaux-arts à Paris.

Après un échec à l’examen de l’École des beaux-arts, il retourne à Aix et travaille dans la banque paternelle : il semble tourner le dos à toute carrière artistique. Mais en 1862, il revient à Paris et se remet avec ardeur définitivement à la peinture. Il travaille dans la classe de nu de l’Académie suisse, où la formation et la critique officielles sont inconnues.

Parallèlement, il réalise au Louvre des copies des maîtres anciens : Rubens (1577-1640), Poussin (1594-1665), Delacroix (1798-1863). Il se lie avec des artistes indépendants comme Armand Guillaumin (1841-1927) et Camille Pissarro (1830-1903) ; celui-ci, fort d’une solide expérience picturale, devient son maître. Il rencontre la bande du café Guerbois aux Batignolles : autour de Manet (1832-1883) se réunissent Degas (1834-1917), Renoir (1841-1919), Sisley (1839-1899), Monet (1840-1926) et Nadar (1820-1910). Tous s’accordent à mépriser l’art officiel et la peinture de commande, pourtant en accord avec de tels principes esthétiques ; Cézanne, plus sauvage que ses compagnons, s’isole du groupe et partage son temps entre Paris et Aix. Il expose en 1863 au Salon des refusés, mais son mérite n’est pas reconnu, même si son travail est acharné : la peinture est épaisse, le travail au pinceau ou à la brosse énergique, et la palette dominée par les couleurs sombres. Il est violemment malmené par la critique : « Si l’on admet M. Cézanne, il ne reste plus qu’à mettre le feu au Louvre. »

Force et vitalité de sa peinture

03Cézanne est envahi par le doute et détruit de nombreuses toiles : son corps à corps avec la peinture vient de commencer. Sous l’influence de Pissarro, il délaisse les sujets romantiques (3) et peint en plein air, tout en utilisant les qualités déjà perceptibles de sa facture : force et vitalité, application et maîtrise de son outil de travail sont mises au service de son amour de la couleur.

04Le peintre vit grâce à la modeste pension que lui verse son père, et Zola, journaliste qui monte, le soutient. Pendant la guerre de 1870, Cézanne se réfugie à l’Estaque (4), près de Marseille, dans une maison louée par sa mère. Il est accompagné d’un jeune modèle rencontré en 1869, Hortense Friquet, qui lui donnera bientôt un fils. Cette situation est un facteur d’apaisement et d’équilibre pour le peintre. Pendant cette retraite, il modifie sa première facture : il se concentre sur l’observation de la nature et par cette recherche se rapproche de ses condisciples impressionnistes. La paix revenue, il regagne la capitale et peint à Pontoise, sur le motif, aux côtés de Pissarro. Il séjourne à Auvers-sur-Oise, chez le docteur Gachet, à Chantilly, et à Melun. Par ce tournant artistique, il rompt avec ses habitudes d’isolement et présente trois œuvres à la première exposition impressionniste de 1874. Sa palette s’éclaircit et s’allège. Il refuse de participer aux suivantes en raison du tollé qu’elles déchaînent dans la presse. Pourtant, il est présent pour la troisième, en 1877 : même si la presse le considère comme fou, sa notoriété atteint peu à peu un petit cercle d’initiés. Aussi fructueuse soit-elle, sa recherche ne se satisfait pas de l’étude des reflets lumineux et il éprouve désormais le besoin de dépasser l’impressionnisme : il se détourne de la vie artistique parisienne et fait de longs séjours en Provence.

0506C’est pendant cette période qu’il réalise des œuvres qui deviendront mondialement célèbres : La Montagne Sainte-Victoire (5 et 6), L’Estaque, ainsi que la propriété familiale. Il reste en contact avec son ami Pissarro et quelques personnalités du mouvement impressionniste : Renoir vient lui rendre visite en 1882 et en 1889. Il continue à voir Zola, mais les germes d’une rupture couvent : elle est consommée en 1886, quand Cézanne se reconnaît dans le portrait de Georges Lantier, le peintre raté que présente L’Œuvre. 1886 est aussi l’année de son mariage avec Hortense Friquet, la mère de son fils Paul né le 4 janvier 1872, ainsi que celle du décès de son père. Désormais à l’abri du besoin, Cézanne peint chaque jour. A partir de 1890, il se rapproche de l’abstraction et se souvient de son intérêt pour la couleur : « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à plénitude», dit-il. Il redéfinit sa facture en structurant ses œuvres par les formes et les couleurs (7 à 10).

07080910La première pierre d’un monde moderne

Le succès du peintre va croissant : les collectionneurs s’intéressent à lui, et ses œuvres atteignent un bon prix dans les ventes. De jeunes artistes comme Gauguin (1848-1903), en quête d’un renouvellement artistique, considèrent son œuvre comme la première pierre d’un monde moderne, se situant au confluent du figuratif et de l’abstrait.

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121314La reconnaissance du peintre par le public est plus tardive : il faut attendre l’automne 1895 et l’exposition du marchand Vollard. C’est un succès, Vollard ayant choisi avec finesse parmi les cent cinquante toiles envoyées par le peintre : on y contemple des chefs-d’œuvre comme les évolutions successives des Baigneuses (11), les Joueurs de cartes (12 à 14) et les Victoires. Cette année-là, deux tableaux de Cézanne du legs Caillebotte sont acceptés pour le Musée du Luxembourg. Rien ne sera facilement donné à Cézanne, il reste encore quelques critiques qui évoquent des «visions cauchemardesques» et des «atrocités à l’huile». Ce travailleur acharné touche au but et écrit à Ambroise Vollard : «J’entrevois la Terre promise (…). J’ai réalisé quelques progrès. Pourquoi si tard et si péniblement ?» En 1904, il atteint la consécration, car une salle entière du Salon d’automne lui est consacrée. Il s’éteint le 22 octobre 1906 en plein travail.

Paru dans Le Monde des Philatélistes n° 502 – Décembre 1995

Paul Cézanne, le Provençal
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