Les « enfants » du Penny Black Europe, Grande-Bretagne, Pays G-N

Une

Un an après sa parution, le «One Penny» vire au brun-rouge. La saga des héritiers au premier timbre-poste commence…

01Le « One Penny » noir. Emis le 6 mai 1840, est remplacé en février 1841 par un timbre identique, mais imprimé en brun-rouge (1)

On pouvait en effet faire disparaître la croix de Malte rouge, qui oblitérait le timbre noir, sans détériorer celui-ci, qui pouvait être utilisé une deuxième fois.

02Le One Penny brun-rouge est imprimé avec une encre « fugitive », sur un papier imprégné de prussiate de potasse, qui la rend encore plus fragile. Ce traitement provoque d’ailleurs un bleuissement plus ou moins intense du papier, par réaction de l’encre avec le produit. Il en résulte, au verso de certains timbres, ce qu’on appelle une « tête d’ivoire », où l’effigie, qui est moins encrée, paraît plus claire sur le fond bleuté. Le phénomène est très variable dans son intensité comme dans sa forme. Il peut même se rencontrer in versé (2)

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Jusqu’en 1844, l’oblitération normale des One Penny brun-rouge est une croix de Malte noire, qui doit être appliquée au centre du timbre (3) On connaît cependant quelques rares exemplaires de ce timbre oblitérés en rouge, au début de 1841 (4) On connaît aussi quelques rares cas où un postier s’est acharné jusqu’à trois fois sur un malheureux timbre (5) ce qui intrigue beaucoup les spécialistes britanniques. Vers mars 1843, on met en service à Londres un jeu de croix de Malte numérotées de 1 à 12 (6)

07A partir de 1844, les timbres sont oblitérés avec des « numerals ». Les bureaux ont en effet reçu en avril de cette année des numéros matricules. Il existe cinq séries de ces oblitérateurs, pour l’Angleterre et le pays de Galles, pour l’Ecosse, pour l’Irlande, pour le district de Londres, et pour les services du Chief Office de Londres (7).

08Le One Penny brun-rouge est la continuation directe du Penny Black, puisque imprimé sur les mêmes planches. Les planches 1b, 2, 5, 8, 9, 10 et 11, qui sont en service au moment du changement, ont d’ailleurs imprimé le One Penny dans les deux couleurs. Les spécialistes recherchent les « matched pairs  » (couples assortis), c’est-à-dire la même combinaison de lettres imprimée dans les deux couleurs par la même planche (8).

Le papier est le même que celui du Penny Black, avec le filigrane Petite Couronne. Les éléments de ce filigrane sont formés à la main avec du fil de laiton. Il en résulte certaines variantes dans la forme des couronnes.

«L’empreinte digitale»

09Les lettres dans les angles inférieurs des timbres sont obtenues avec un jeu de poinçons qui sont frappés sur chaque planche avant sa mise en service. L’opération est manuelle et les lettres ne sont pas toujours bien centrées ni bien orientées. Ces variations dans la position des lettres permettent d’identifier les planches d’impression, en se référant à des ouvrages spécialisés. Ceux-ci peuvent reproduire l’illustration de chacun des timbres, ou indiquer par des cotes la position de chaque lettre par rapport aux côtés des carrés. D’autres détails d’impression permettent d’affiner le diagnostic et forment, avec des lettres, « l’empreinte digitale » de chacun des timbres (9) Le planchage, c’est ainsi qu’on appelle cet exercice, est une recherche pleine d’intérêt.

On trouve un certain nombre d’éléments de planchage dans le Catalogue spécialisé de Stanley Gibbons, volume 1. Cet ouvrage est d’ailleurs indispensable pour aborder de façon intéressante l’étude des timbres de cette période. D’autres publications sur ce sujet peuvent se trouver chez Vera Trinder Ltd, 38 Bedford Street, London WC2 9EU.

Jusqu’ici, tout est simple… C’est le même timbre que le Penny Black, non dentelé comme lui, imprimé sur le même papier, avec le même filigrane, avec des planches tirées du même bloc gravé par Heath (qui donne le timbre Type 1) et marqué du même alphabet (Alphabet I).

Une grande famille

Mais ce timbre va servir pendant près de quarante ans, jusqu’à son remplacement par un timbre typographié, en 1880. Durant cette période, on rencontre des changements de papier, de filigrane, de dentelure, de couleur ; le Bloc 1, trop usé, est retouché, et, pour finir, on grave des lettres dans les quatre angles du timbre. De la combinaison de tous ces éléments résulte une classification assez compliquée, mais qui rend passionnante l’histoire des One Penny gravés. Nous allons aborder les grandes lignes de cette évolution.

Tableau01Le tableau 1 indique l’essentiel des relations entre ces différents facteurs. Pour ne pas l’alourdir, certaines combinaisons ont été omises, bien que très intéressantes (essais, planches de réserve, variantes du filigrane). Il indique également les numéros des catalogues Yvert et Stanley Gibbons Spécialisé correspondant aux divers timbres. Le « classement » au bas de ce tableau renvoie simplement aux paragraphes de l’exposé qui suit. On aurait pu aussi bien commencer par la couleur du timbre ou la dentelure, sans doute plus commodes pour le triage des timbres, mais placer le filigrane en tête permettait une suite chronologique mieux adaptée à cette étude.

Tableau02Le tableau 2 illustre les timbres eux-mêmes et présente sous une autre forme l’imbrication des principaux facteurs.

Evolution des One Penny gravés.

  1. – Timbres imprimés sur papier à filigrane Petite Couronne.

1.1. – Timbres obtenus à partir du Bloc 1 (timbres Type 1).

1.1.1. – Pour mémoire, Je Penny Black, papier grisâtre, non dentelé, émis le 8 mai 1840, Alphabet 1.

1.1.2. – Même papier, mais bleuté (réaction chimique), même bloc (timbre Type 1),timbres brun­rouge, avec de nombreuses variétés de nuance (du timbre et du papier).

1.1.2.1. – Non dentelé, Alphabet 1, émis en février 1841.C’est le timbre décrit au début de cet article. Planches d’impression 1b à 131.

Découpage ou perforation ?

10Ces timbres sont non dentelés. Il faut les découper avec des ciseaux, d’où perte de temps pour les gros utilisateurs. On trouve dans le commerce à cette époque des instruments comportant des molettes qui permettent de pré-découper les feuilles en bandes dont on sépare les timbres avec des ciseaux. Ces perçages en ligne se rencontrent de temps en temps. Ils ne sont pas toujours bien alignés (10)

1112Un homme d’affaires irlandais, Henry Archer, propose une machine pour séparer les timbres, d’abord par perçage en lignes, puis par une dentelure telle qu’on la connaît encore aujourd’hui. Des essais sont faits par Archer sur des feuilles de timbres. Ils on t produit les seuls timbres dentelés comportant l’Alphabet I (11). Les premiers résultats sont assez irréguliers et de nombreuses feuilles sont détruites. Archer accuse le procédé d’impression, où le papier humidifié se déforme. Il fait fabriquer pour ses essais des timbres typographiés à l’effigie du prince consort (12)

En février 1852, l’Alphabet I est remplacé par un nouveau jeu de poinçons, l’Alphabet II. Des ouvrages, tel le catalogue de Stanley Gibbons, donnent des tableaux de comparaison entre différentes lettres. Les timbres de cette série ne diffèrent des précédents que par les lettres de l’alphabet.

1.1.2.2. – Filigrane Petite Couronne, non dentelé, timbre Type 1, brun-rouge sur papier bleuté, Alphabet II, planches d’impression 131à 175.

13En 1853-1854, le ministère des finances utilise pour séparer ses timbres un instrument qui donne une ligne de coupe ondulée (13) Le résultat est connu sous le nom de « Treasury Roulette », ou roulette de Gladstone (c’est le chancelier de l’Echiquier de cette époque).

Après des essais plus poussés, et de longues discussions, le Post Office achète le brevet d’Archer et, en février 1854, procède officiellement à la perforation de feuilles de timbres.

141.1.2.3.·- Filigrane Petite Couronne, timbre Type I, brun-rouge sur papier bleuté, Alphabet II, dentelé 16, planches d’impression 155 .à 204, février 1854 (14)

1.1.2.4.- La dentelure 16 est fine et fragile. Il arrive que les feuilles de timbres se déchirent sous leur propre poids. En janvier 1855, le Post Office adopte la dentelure 14, sans notification officielle du changement. Les autres éléments ne sont pas modifiés. Planches 194 à 204.Les planches de réserve R1 à R6 ont aussi servi pour ces deux émissions. Elles sont également sur Type I avec Alphabet ll.

1.2. – Timbres obtenus à partir du Bloc II (timbres Type II).

Vers la même époque, les imprimeurs (Perkins Bacon & Co) informent le Post Office que le Bloc 1 est trop usé pour produire encore des molettes correctes. On les autorise à faire retoucher une réplique tirée de l’originale de Heath. Le travail est réalisé par William Humfrys. Ce Bloc II sera désormais seul utilisé (c’est le One Penny Type II). Les planches tirées de ce nouveau bloc ont une nouvelle numérotation, qui repart au n°1.

151.1.1. – Filigrane Petite Couronne, timbre Type Il, brun-rouge sur papier bleuté, dent. 14, Alphabet Il, février 1855, planche 1 à 21 ( 15)

1.2.2. – Mêmes caractéristiques, mais dentelés 16 (toutes les machines à perforer n’ont pas été modifiées immédiatement), planches d’impression 1 à 15.

En août 1855, l’Alphabet III remplace l’Alphabet II. Il est normalement utilisé sur un nouveau papier à filigrane Grande Couronne. On épuise cependant un petit stock restant de papier à Petite Couronne.

1.2.3. – Filigrane Petite Couronne, timbre Type II, brun-rouge sur papier bleuté, dent. 14, Alphabet III, août 1855, planches 22 à 27. Ces timbres constituent une anomalie rare.

  1. – Timbres imprimés sur papier à filigrane Grande Couronne.

A partir de mai 1855, le papier est fabriqué avec un nouveau filigrane, la Grande Couronne. Les éléments de ce filigrane sont découpés à la presse dans une feuille de laiton mince. Contrairement aux précédents, ils sont tous identiques. Il y a cependant deux exceptions où des éléments défectueux ont été remplacés par des motifs formés à la main. Le dessin sera légèrement modifié en 1861, d’où deux types de Grande Couronne (I et II).

2.1.1. – Les premiers timbres sur papier à Grande Couronne I sont du type II, brun-rouge sur papier bleuté, dent.16, Alphabet Il, mai 1855, planches 1 à 15.

2.1.2. – Même caractéristiques, mais dent. 14, juin 1855, planches d’impression 1 à 21.

A partir du mois d’août 1855, commençant avec la planche 22, un nouveau jeu de poinçons, l’Alphabet III, remplace l’Alphabet Il. Nous avons vu, en 1.2.3, l’emploi anormal de cet alphabet sur papier à filigrane Petite Couronne. A cette exception près, on le trouve uniquement sur le filigrane Grande Couronne.

2.1.3. – Filigrane Grande Couronne 1, Type II, brun­rouge sur papier bleuté, dent. 14, Alphabet Ill, août 1855, planches 22 à 27.

Nuances de transition

Depuis 1841, le One Penny est imprimé avec u ne encre brun-rouge sur un papier imprégné d’un produit chimique produisant avec l’encre un bleuissement plus ou moins prononcé du papier, d’où résultent un grand nombre de variétés de nuances. Vers 1856, le Post Office commence à considérer que cette situation n’est plus tolérable. Perkins Bacon & Co sont priés de trouver une solution pour obtenir une constance dans la couleur des timbres et du papier.

Des essais sont faits entre octobre 1856 et mars 1857 pour neutraliser le bleuissement. Les résultats ne sont pas immédiats. On rencontre pendant cette période des papiers jaunâtres ou tirant vers le crème, plus ou moins tachés de bleu dans les débuts, pour finir avec un fond crème uniforme. Ces timbres sont dans des tons brun orangé ou rouge orangé, pou r finir par des teintes rouge pâle ou rose pâle, toujours sur papier crème. Ces nuances finales se retrouvent au début de l’émission suivante, sur papier blanc.

162.2. – Filigrane Grande Couronne I, timbre Type II, papier dans des tons jaunâtre à crème (avec éventuellement des restes de bleu), brun orangé à rose pâle (grande variété de nuances), dent. 14, Alphabet III, début 1857, planches entre 27 et 49 (16).

Rouge carminé sur papier blanc

2.3. – A partir de mars-avril 1857, le One Penny commence à sortir sur papier blanc.

2.3.1 – Filigrane Grande Couronne I, timbre Type II, tons rouge carmin à rose pâle sur papier blanc, dent.14, Alphabet III, planches 27 à 68 et R17 ( planche de réserve).

Ce timbre est produit en quantités énormes jusqu’en 1864. Il est très facile d’en reconstituer une planche complète de 240. Il est également assez facile d’en faire le planchage, c’est-à-dire d’identifier les planches. Pour ce faire, on peut utiliser, par exemple, The Plating of Alphabet III, de WRD Wiggins et GC Tonna, ouvrage en cinq parties qui illustre tous les timbres de cet alphabet.

En décembre 1857, par suite d’un besoin urgent, on perfore provisoirement en 16 un certain nombre de feuilles de timbres à One Penny.

2.3.2. – Filigrane Grande Couronne 1,Type II, rouge carminé sur papier blanc, dent. 16, Alphabet Ill. Ces timbres sont peu courants.

En 1861, le dessin du filigrane Grande Couronne est simplifié. On enlève les « fleurs de lys » qui ornaient l’intérieur de la couronne. C’est la Grande Couronne II.

Vers le milieu de 1856, au lieu de poinçonner les lettres dans les angles inférieurs des timbres, on les grave à la main sur les planches 50 et 51, à titre expérimental. C’est l’Alphabet IV. Mais, les planches ne seront mises en service qu’en août 1861 , avec le papier comportant le filigrane modifié.

172.3.3. – Grande Couronne II, timbre Type II, rouge carminé sur papier blanc, dent.14, Alphabet IV, planches 50 et 51 (17).

 

En 1862, on manque de planches pour imprimer les timbres à 1 d. Celles qui doivent produire le futur timbre avec quatre lettres ne sont pas encore disponibles. On met en service trois planches de réserve. La R17, préparée en même temps que la 22, est, comme elle, avec l’Alphabet III. Mais les planches R15 et R16 ont été fabriquées en 1855, au temps de l’Alphabet II. Les timbres de ces planches sont les seuls rouges carminés qui aient cet alphabet.

2.3.4. – Filigrane Grande Couronne II, timbre Type II, rouge carminé sur papier blanc, dent. 14, Alphabet II, 1862, planches de réserve R15 et R16.

Quatre lettres

18En mars 1861, sont préparées des planches d’un nouveau modèle. Comme les précédentes, elles sont tirées du Bloc II, mais des lettres sont gravées dans les quatre angles. Les lettres supérieures reprennent celles du bas, mais en ordre inverse. Ceci pour éviter que l’on ne reconstitue un timbre utilisable avec deux moitiés de timbres mal oblitérés… Avec les « killers » (les tueurs) qui les maculent à mort, on se demande comment la chose serait possible… Un autre détail est que le numéro de la planche est gravé dans le burelage de chaque timbre, verticalement, à droite et à gauche de l’effigie (18).

2.4. – Filigrane Grande Couronne II, timbre Type II, rouge carminé sur papier blanc, dent. 14, 4 lettres, numéro de planche gravé dans le burelage, mars 1864, planches 71 à 225.

Ces planches ne seront mises sur presse qu’en 1864. Les timbres de ce type sont extrêmement courants, puisqu’ils seront imprimés jusqu’en 1879, avec des planches allant de la 71 à la 225.

Certaines de ces planches sont très communes, alors que d’autres ne se rencontrent que très rarement.

Les planches 69, 70, 75, 77, 126 et 128 n’ont pas été mises en production. On connaît cependant quelques exemplaires de timbres provenant de la planche 77. Il ne faut pas confondre ces raretés avec des timbres de la planche 177 où le 1 serait mal marqué… ou aurait été effacé…

19A l’autre bout de la liste, la planche 225, qui n’a servi que cinq semaines, à la fin de 1879, n’a imprimé que 25 000 feuilles de timbres. A comparer avec la 171 ( plus de 900 000 feuilles) ou la 120 (plus de 700 000). Après ceux de la planche 77, les timbres de la planche 225 sont les plus rares de cette série (19).

En effet vers la fin des années 1870, les timbres gravés dérivés du Penny Black sont en service depuis près de quarante ans. Ils paraissent singulièrement démodés, comparés aux timbres des valeurs élevées (2,1/2 d à 5 I) produits par De La Rue en typographie. D’autre part, seuls les timbres de cette dernière firme ont vraiment la pleine confiance du Post Office, parce qu’ils sont imprimés en couleurs « fugitives ». Les timbres gravés de Perkins, Bacon & Co. résistent encore trop bien au lavage.

Le 28 décembre 1878, le Post Office notifie à cette firme la cessation de son contrat sous un délai de six mois. En fait, elle continuera de produire des timbres jusqu’en 1879.

En 1880, les timbres gravés de Perkins, Bacon & Co. seront remplacés par des timbres typographiés de De La Rue, dont le nouveau One Penny, le « rouge vénitien » est émis le 1er janvier 1880.

 Paru dans Le Monde des Philatélistes n° 448 – Janvier 1991

 

Les « enfants » du Penny Black
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