Quand le timbre brouille les cartes Autres spécialités, Thématiques

Une

En 1990 la France consacra un timbre à l’Institut géographique national. Elle couronna ainsi cinquante ans de travaux reconnus dans le monde entier pour leur qualité.
On ne peut pas en dire autant pour toutes les productions cartographiques. Les pays qui se sont aventurés à émettre des timbres représentant des cartes géographiques truquées ou simplement approximatives en ont fait l’expérience : l’importance symbolique de la carte, alliée à l’impact médiatique du timbre, est capable de mobiliser des foules. Voire des armées.
Les dix histoires qui suivent en sont la preuve.

Canal fantôme

01-03Pour la première fois, un timbre, lithographié représente une carte géographique, celle du Panama (1). L’initiative en revient à la Colombie, dont le Panama n’est qu’un département. L’émission n’est, semble-t-il, pas totalement innocente. Elle montre, en effet, le tracé du futur canal qui doit relier l’Atlantique et le Pacifique.

Or, cette même année, Ferdinand de Lesseps, maître-d’œuvre du projet, connaît ses premières difficultés financières. Le coût des travaux vient d’être révisé à la hausse et le père du canal de Suez s’apprête à lancer de nouveaux emprunts. De là à penser que le timbre colombo-panaméen a pour but de sensibiliser l’opinion publique internationale, il n’y a qu’un… isthme à franchir. Cinq ans plus tard: réimpression en taille-douce, technique jugée plus esthétique que la lithographie (2). Nouvelle reprise, en 1905, pour le deuxième anniversaire de l’indépendance : « REPUBLICA DE PANAMA » remplace COLOMBIA » (3). Le tracé du canal, lui, est toujours aussi net. Ironie de l’histoire : lorsque le timbre paraît, la zone du canal n’appartient plus à la jeune république. Deux semaines après cette indépendance tant désirée, elle a été cédée aux Etats-Unis…

 Le héros a bon dos

HerosQue le Venezuela veuille, en 1896, rendre hommage à l’un de ses enfants, Fransisco Miranda, quoi de plus naturel ? Ce campagnon de Bolivar, mort quatre-vingts ans plus tôt, a été l’un des principaux acteurs de la lutte contre l’occupant espagnol.

Ancien combattant de la guerre d’Indépendance américaine, général des armées de la Révolution française, Miranda a été l’inspirateur des mouvements d’indépendance d’Amérique du Sud.

La décision de consacrer un timbre à l' »APOTHÉOSE DE MIRANDA » (sic) semble, donc, justifiée.

A un détail près : le timbre ne représente pas Miranda ni même l’état du Venezuela qui porte le nom du libérateur. A la place : une carte de la région vénézuélienne proche de la Guyane britannique. Le choix n’est pas anodin : les compatriotes de Miranda ont des vues sur les Guyanes, seuls territoires sud-­américains encore sous domination européenne. L’hommage à Miranda n’est donc que le prétexte à des revendications territoriales. Londres ne l’entend pas ainsi et la tension monte. Les Etats-Unis doivent intervenir pour calmer les esprits. Le Venezuela recule finalement. Le 2 février 1897, à Paris, il signe un traité avec la Grande-Bretagne reconnaissant les frontières actuelles.

Et, le 4 novembre précédent, il a accepté de retirer les timbres fauteurs de troubles. Ceux-ci n’ont servi que quatre mois, ce qui explique leur relative rareté et l’attrait qu’ils ont exercé sur les faussaires : on trouve aujourd’hui plus d’imitations que d’originaux !

 Un timbre, cent mille morts

Les années 1928 à 1935 ont été une période sombre dans l’histoire de la Bolivie et du Paraguay. Pendant sept ans les deux pays se sont disputé un territoire frontalier, réputé pétrolifère : le Gran Chaco.

Bolivie01-04Résultat : cinquante mille morts dans chaque camp, effondrement économique de la Bolivie et prise du pouvoir par des dictatures militaires à La Paz et à Asuncion. Les manuels d’histoire oublient parfois que c’est un timbre bolivien qui, en 1928, joua le rôle de détonateur. Il montrait une carte dans laquelle le Chaco était intégré au pays (1).La Bolivie récidivait en 1931 (2) et en 1935 (3).La réplique vint en 1935 : « LE CHACO BOREAL A ETE, EST, ET SERA PARAGUAYEN », proclame ce timbre (4).

Le Paraguay l’emporta sur le terrain et annexa la plus grande partie du Chaco. Quinze ans plus tard, les puits de pétrole étaient abandonnés, faute de pétrole…

 Un voisin envahissant

DominicaEn rouge, la frontière telle qu’elle aurait dû être tracée.

40 000 $ de manque à gagner et une grosse colère de son voisin, Haïti : c’est ce qu’a coûté une série de timbres à la République Dominicaine en 1900.

Cause de tous les problèmes : la frontière, telle que les timbres la délimitaient, privait Haïti d’une portion non négligeable de son territoire. Comme dans le différend qui avait opposé, quatre ans plus tôt, le Venezuela et la Grande-Bretagne, les Etats-Unis durent intervenir. Sous leur pression, les Dominicains retirèrent les timbres provocateurs et les brûlèrent.

40 000$ seraient ainsi partis en fumée.

Malgré cette destruction massive, les timbres sont, aujourd’hui, loin d’être rares. La raison : pour satisfaire les collectionneurs qui n’avaient pas eu le temps de se procurer les timbres, le gouvernement dominicain ou, plus vraisemblablement, une firme privée, réimprima en quantité.

Un conflit peut en cacher un autre

Pour les autorités du Guatemala, le Belize (ex-­Honduras britannique) et le Guatemala ne forment qu’un seul peuple, descendant à plus de quatre­-vingt-quinze pour cent des Mayas. Aussi les Guatémaltèques réfutent-ils l’actuel découpage, conséquence du partage réalisé au XVII » siècle par les occupants espagnols et anglais. Leur revendication, la réunification, ne date pas d’hier. Mais elle est, au début, très mesurée.

Dominica01Type de 1936 surchargé.

Pour preuve, le timbre guatémaltèque qui parait en 1936 : il trace la carte du Guatemala en prenant soin de citer les voisins de celui-ci : le Mexique, le Salvador, le Honduras et… le Belize (1)

Mais après plusieurs tentatives de négociation, l’intransigeance de Londres finit par irriter le Guatemala. Pour les Sud-Américains, il n’est pas encore question de se battre militairement. La première offensive sera donc philatélique : le 7 septembre 1939, six nouveaux timbres guatémaltèques sont émis. Ils reprennent la carte de 1936.

Dominica02Type de 1939 utilisé, surchargé jusqu’en 1949.

Mais, cette fois, le Belize est « annexé » par le Guatemala (2). L’effet recherché ne se produira pas : les timbres passent même inaperçus en Grande-Bretagne. Quatre jours plus tôt, le gouvernement anglais a, en effet, déclaré la guerre à l’Allemagne. Il a maintenant un conflit autrement plus sérieux à régler…

Le voyage du président

Italie01-02Tout avait été prévu, en ce mois d’avril 1961, pour que la visite du président italien, Giovanni Gronchi, en Argentine, en Uruguay et au Pérou soit un succès diplomatique. Excepté que l’un des trois timbres émis pour l’occasion comporterait une petite erreur… lourde de conséquences… Sur le 205 lires rose (1), le Pérou était amputé d’un fragment de son territoire du nord-­est, au profit de l’Equateur. Une erreur de l’ordre d’une tête d’épingle. Mais elle n’avait pas échappé au gouvernement péruvien qui adressa, via son ambassadeur à Rome, une note de protestation.

Excuses de l’Italie qui, pour se faire pardonner, corrigea et réimprima le timbre en une nuit. Et en gris, cette fois (2)

Mais par chance pour les collectionneurs, la première émission avait été ­ exceptionnellement ! – mise en vente trois jours avant la date de validité.

Pour permettre aux amateurs de réaliser des plis devant faire le voyage dans le DC 8 présidentiel. Quatre-vingt mille « Gronchi roses » avaient déjà été vendus. Pour ménager les Péruviens, l’administration italienne dut recouvrir les timbres litigieux, déjà apposés sur les enveloppes, d’un exemplaire gris, rectifié. Un cas probablement unique. Aucune visite d’un président italien à l’étranger n’a, depuis, fait l’objet d’une commémoration philatélique…

 Mésaventures australes

Australe01Australe02L’Argentine a toujours contesté l’occupation britannique des iles Falkland. Aussi, quand les Anglais commémorent le centenaire de leur présence dans l’archipel, en 1933 (1 ), Buenos Aires réplique par un timbre sur lequel les Malvinas (nom espagnol des Falkland) sont colorées en brun, comme le territoire argentin continental (2).

Australe03

Australe04Le conflit par timbres interposés s’interrompt pendant la Deuxième Guerre mondiale. Mais il reprend, ensuite, de plus belle. En 1946, une nouvelle carte britannique montre non seulement les Falkland mais aussi les territoires antarctiques situés entre le 20e et le 80e méridiens (3 ). Grosse colère chez les Argentins qui, de leur côté, revendiquent la partie comprise entre les 25e et 74e méridiens (4).

Australe05Australe06Pour ne rien arranger, un troisième larron leur emboîte le pas : le Chili, également intéressé par une part du gâteau glacé. Ses prétentions : la zone qui va du 53e au 90e méridien (5). Le continent antarctique a beau être immense, trois occupants antagonistes sur un même territoire risquent de faire monter dangereusement la température. D’autant que l’Argentine surenchérit : elle inclut les Falkland et « son » territoire antarctique dans le recensement national de 1960 (6 ). Cette annexion sous couvert d’études démographiques ne trompe personne: les Falkland et l’Antarctique accueillent en effet plus de manchots que de gauchos… L’offensive philatélique argentine n’a pas encore atteint son paroxysme. C’est chose faite en 1964 lorsque Buenos Aires plante ostensiblement son drapeau bleu et blanc sur tous les territoires revendiqués : non seulement les Falkland et l’Antarctique mais aussi les petites îles dépendant des Falkland (7). On aurait pu espérer que le conflit – armé, cette fois – de 1982 entre l’Argentine et l’Angleterre aurait réglé le contentieux. Cela n’est, semble-t-il, pas le cas : après son échec militaire, l’Argentine livrait encore un baroud d’honneur philatélique (8).

Australe07Australe08

 

Condamné d’avance

Seychelles01-02Le premier timbre montrant la carte , des Zil Elwannyen Sesel (Seychelles îles éloignées) était voué à la destruction avant même d’avoir été émis. Peu après la réception du tirage, la Poste seychelloise découvrait, en effet, que le dessinateur avait, par mégarde, englobé les îles Agaléga, propriété de l’île Maurice (1). Prévoyant une vive réaction de son voisin, les Seychelles préférèrent détruire le stock et passer commande d’une version corrigée à l’imprimeur anglais (2).

Dix feuilles de timbres erronés, vendues par erreur échappèrent tout de même à leur triste destin. Pour la plus grande joie des philatélistes britanniques…

 

Guernesey et les Nouvelles-­Hébrides à la dérive

Imaginez l’île anglo-normande de Guernesey au milieu de l’Espagne, tout près de Madrid. Grotesque. Imaginez alors l’archipel des Nouvelles-Hébrides s’étalant de l’océan Indien au Pacifique et couvrant une partie de l’Indonésie, et le nord de l’Australie. Impensable.

Et pourtant ces deux erreurs ont été virtuellement commises. Par Guernesey et les Nouvelles­-Hébrides elles-mêmes.

Guernesey Guernesey01

Hebrides02A

Hebrides02

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’origine, une petite faute d’inattention dans les coordonnées géographiques. Il a suffit que Guernesey confonde 49° 30′ (1) et que les Nouvelles-­Hébrides se situent entre le 116e – au lieu du 166e – et le 170e méridien (2) pour que de telles énormités soient suggérées par les timbres.

Guernesey03Dès la découverte de l’erreur, le timbre de Guernesey a été réimprimé avec la coordonnée exacte (3).

Hebrides04Aux Nouvelles-­Hébrides, on attendit une surcharge commémorant l’autonomie pour rectifier l’erreur (4)… Trois ans plus tard.

 

Changement de cap

Cap01Terre-Neuve ne connaît pas sa propre géographie. C’est du moins ce que l’on peut déduire de l’inversion des caps Bauld et Norman sur le timbre émis en 1928 (1). L’année suivante, l’erreur était corrigée (2).

Paru dans Timbroscopie n° 72 – Septembre 1990

 

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